L'industrie pharmaceutique, notre pire amie?

Lundi 08 février 2016
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le Temps

Dans un contexte où les coûts de la santé et les primes maladie augmentent, où la population vieillit et les besoins de santé se complexifient, il est urgent d’agir pour que l’industrie pharmaceutique soit la meilleure amie de la santé publique, estime Liliane Maury Pasquier, conseillère aux États PS.

L’industrie pharmaceutique est un acteur clé de la santé: en investissant dans la recherche et le développement de nouveaux médicaments, elle contribue grandement aux avancées thérapeutiques. C’est aussi un secteur d’activité crucial, notamment en Suisse, où elle emploie quelque 41 800 personnes. Ces dernières années, toutefois, plusieurs cas ont montré que les intérêts de la pharma et les intérêts publics ne coïncident pas toujours.

Face aux défis budgétaires qui se posent aux systèmes de santé de la Suisse et des autres pays d’Europe, cette question est donc centrale: comment encourager l’industrie pharmaceutique à mieux répondre aux besoins de santé publique? L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, a adopté une résolution* sur ce thème le 29 septembre 2015. Cette résolution, basée sur un rapport que j’ai présenté, propose une série de mesures.

Ces mesures concernent d’abord les interactions entre l’industrie pharmaceutique et les acteurs de la santé. Des interactions, en soi légitimes voire nécessaires, qui peuvent conduire à des conflits d’intérêts et à des décisions biaisées. Cas extrême et emblématique: l’affaire du Mediator, en France, où la collusion des autorités sanitaires avec les entreprises pharmaceutiques a causé au moins 1’300 morts, victimes de ce médicament coupe-faim. Les professions de la santé mais aussi les associations de patientes et patients sont également vulnérables aux influences problématiques: les premières, par le biais de formations sponsorisées et de promotions ciblées, les deuxièmes parce qu’elles sont souvent financées par la pharma.

L’Assemblée invite donc les États membres du Conseil de l’Europe – dont la Suisse – à garantir la transparence sur les liens d’intérêts des spécialistes collaborant avec les autorités de santé. Ce qui implique non seulement la publication de ces liens mais aussi la gestion d’éventuels conflits d’intérêts et l’exclusion des personnes concernées des prises de décisions sensibles. Autre proposition: l’instauration d’une contribution obligatoire sur les activités promotionnelles de l’industrie pharmaceutique – qui existe déjà, par exemple, en Italie –. Celle-ci permettrait de financer un fonds public dédié à la formation indépendante des professionnel·le·s de santé.

Le bât blesse aussi dans le domaine de la recherche et du développement (R&D) de médicaments. L’efficacité du système de brevets est aujourd’hui remise en cause. Sur le plan thérapeutique, ce système n’a permis, ces dernières années, que peu d’innovations réellement utiles. Sur le plan économique, ce n’est guère mieux: le prix des médicaments s’envole. L’exemple le plus révélateur est celui du Sovaldi, un traitement contre l’hépatite C. En 2014, l’Américain Gilead a lancé ce médicament au prix de 60 000 francs par traitement de 12 semaines, soit près de 1’000 francs le comprimé! Conséquence: la Suisse a dû réserver sa prise en charge par l’assurance-maladie obligatoire à la petite minorité de malades déjà atteints de cirrhose. Le fabricant a fini par consentir à une baisse de prix, ce qui a récemment permis d’élargir le cercle des bénéficiaires. Mais l’Office fédéral de la santé publique s’attend à devoir faire face toujours plus souvent à ce genre de situations, où les profits l’emportent sur les intérêts de santé publique, ce sur le dos des systèmes de sécurité sociale. Donc sur celui des contribuables, des assuré·e·s, des patientes et des patients.

L’Assemblée préconise la transparence sur les coûts réels de la R&D, dont la pharma invoque l’importance pour justifier le prix de certains médicaments. Il s’agit également d’adopter une politique plus stricte de mise sur le marché des nouveaux médicaments, notamment en introduisant un critère de «valeur thérapeutique ajoutée». La transparence devrait aussi être totale sur les résultats de tous les essais cliniques, comme le montre le récent décès d’un patient dans ce cadre à Rennes. Puis, pour que les médicaments efficaces mis sur le marché le restent, il faudrait envisager un système de licences obligatoires, qui autorisent un tiers à fabriquer le produit breveté sans le consentement du titulaire du brevet (contre paiement de royalties).

Dans un contexte où les coûts de la santé et les primes maladie augmentent, où la population vieillit et les besoins de santé se complexifient, il est urgent d’agir pour que l’industrie pharmaceutique soit la meilleure amie de la santé publique.

*Résolution 2071 (2015). La santé publique et les intérêts de l’industrie pharmaceutique: comment garantir la primauté des intérêts de santé publique?