Discours du 1er mai 2002, à Genève
Non, je ne vous saluerai pas en vous disant « travailleuses,
travailleurs » car j’espère que vous ne serez
jamais réduits à votre seul rapport au travail, je
vous salue bien plutôt en vous disant :
Mesdames, Messieurs,
Chères et chers collègues,
Chères et chers camarades,
Chères amies, chers amis,
L’exclusion est malheureusement certainement un phénomène
aussi ancien que l’humanité elle-même puisqu’il
suffit qu’un groupe existe pour qu’il produise, au
fil du temps, des marginaux et des exclus. Ceci n’est toutefois
pas une raison pour accepter sans rien faire l’exclusion
subie qui est le fait de rapports de force le plus souvent motivés
par la recherche du profit maximum.
Ainsi, si l’exclusion est un phénomène courant
dans tous les groupes humains, nous devons nous engager le plus
massivement possible contre ces méthodes plus ou moins conscientes
de déconsidération de telle ou telle catégorie
de personnes, au prétexte qu’elles sont sans permis
de séjour ou sans travail, sans papiers ou au chômage,
femmes ou – expression horrible s’il en est – en
fin de droits.
Et nous nous retrouvons ici aujourd’hui pour réaffirmer
ensemble que, si les groupes sont malheureusement souvent producteurs
d’exclusion, ils sont aussi capables d’êtres
intégrateurs, d’êtres rassembleurs, d’être
tolérants face à toutes les manières d’être
humain ; oui, notre société est capable d’intégrer
chacune et chacun, avec ses forces et ses faiblesses, car un monde
de gagnants est inhumain et voué à la destruction.
Nous voulons dire ici aujourd’hui, toutes et tous ensemble, que celles et ceux qui sont venus apporter à la Suisse et à Genève leurs forces de travail, qui accomplissent jour après jour les tâches ingrates et difficiles qu’ils ont acceptées pour survivre, que ces personnes doivent avoir le droit de vivre ici, avec leurs familles, dans la dignité, qu’elles doivent pouvoir se défendre contre l’exploitation et vivre au grand jour, sans avoir à se cacher en permanence, sans craindre un contrôle de police et une expulsion sans ménagement.
Nous voulons dire ici aujourd’hui, toutes et tous ensemble,
que celles et ceux qui ont perdu leur emploi et qui, pour toutes
sortes de raisons – parce que leur profil n’est pas
le bon, parce qu’ils sont « trop vieux » ou trop
inexpérimentés – n’en retrouvent pas
un facilement, ont droit à une vie décente pendant
tout le temps nécessaire à retrouver un emploi ou à entreprendre
une nécessaire formation complémentaire.
Oui, la Suisse a les moyens d’offrir à ses chômeurs
et chômeuses la possibilité de rechercher un travail
convenable et de prendre le temps nécessaire à cette
recherche. Oui, les personnes qui réalisent un revenu annuel
de plus de 100'000 francs ont les moyens de cotiser sur l’entier
de leur salaire et de contribuer ainsi, équitablement et
solidairement, à donner des moyens suffisants à l’assurance
chômage.
Pour éviter le démantèlement de l’assurance
chômage – et avec lui son cortège d’exclusions
programmées – nous devons signer et faire signer le
référendum contre la révision de la Loi sur
l’assurance chômage et, le moment du vote populaire
venu, empêcher la mise en vigueur de cette révision
qui ne vise qu’à contraindre les personnes les plus
défavorisées.
Nous voulons dire ici aujourd’hui, toutes et tous ensemble,
que celles et ceux qui, malgré toutes les mesures et toutes
les tentatives, n’ont pas réussi à se réintégrer
dans un monde du travail décidément trop inhospitalier,
font encore partie de notre communauté, que nous reconnaissons
tant leurs compétences que leur qualité d’être
humain et que, plutôt que de les forcer à demander
l’aumône en recourant à l’assistance,
il vaut mieux que leur activité soit reconnue comme une
contribution à la communauté par un revenu minimum
de réinsertion. Non, ce n’est pas le RMR qui produirait
l’exclusion, comme le laisse entendre une campagne d’affichage
mensongère, c’est bien notre société quand
elle est uniquement basée sur la rentabilité et le
profit et le recours à l’assistance publique n’est
pas plus compatible avec la dignité humaine.
Souvenons-nous, lors des votations du 2 juin prochain,
que le RMR est un instrument de lutte contre l’exclusion
en soutenant, le plus massivement possible, le projet qui nous
sera soumis, fidèles à nos convictions et à nos
engagements, contrairement à certaines girouettes qui ne
savent que suivre le sens du vent.
Je ne saurais poursuivre ce discours sans vous inviter encore,
apparemment dans un autre domaine mais apparemment seulement, à soutenir
le plus massivement possible la réglementation des délais
qui sera également soumise au vote populaire ce même
2 juin.
En effet, si la loi est, à l’heure actuelle, appliquée
de manière plutôt ouverte à Genève,
nous ne pouvons pas oublier que l’interruption volontaire
de grossesse est toujours inscrite dans le Code pénal, passible
de l’emprisonnement, et que cette différence fondamentale
entre la loi et son application laisse place à l’arbitraire
et à l’insécurité. La loi actuelle ne
considère finalement pas les femmes comme des êtres à part
entière, autonomes et maîtresses de leur corps. Par
cette sujétion à la loi pour une décision
qui les concerne au plus profond d’elles-mêmes, elles
sont, de fait, exclues de leur propre vie et dépendantes
de ces fameux avis conformes, délivrés sans trop
de difficultés dans notre canton mais beaucoup plus difficilement
dans d’autres. Elles sont dès lors confrontées,
en plus de la situation difficile qui les a conduites à décider
d’une interruption de grossesse, au jugement de personnes
dont elles dépendent, quand ce n’est pas aux pressions
de ces mêmes personnes détentrices de l’autorité.
Et, dans ces cas-là, ce sont toujours les femmes les plus
faibles qui sont le plus démunies, notamment les mineures
ou les femmes migrantes.
Il est temps de mettre un terme à cette mise sous tutelle
des femmes et à les laisser être ce qu’elles
sont fondamentalement : des êtres humains à part entière.
L’exclusion et l’insécurité sont intimement liées. Diviser pour mieux régner, créer des groupes sociaux de plus en plus imperméables les uns aux autres, isoler les individus, dissoudre ce qui les relie : en appliquant ces recettes, vous obtiendrez une société où la peur domine, dans laquelle personne ne se reconnaît plus et, à la première occasion électorale, vous assisterez à une montée en force de l’extrême droite en vous demandant comment on a bien pu en arriver là !
La dignité humaine n’est pas fractionnable, elle est une et indivisible. Un être humain, homme, femme ou enfant, d’ici ou d’ailleurs, pour pouvoir être reconnu en tant que tel, doit pouvoir exercer l’ensemble des droits qui sont les siens. Et c’est en nous unissant pour défendre les droits de toutes les catégories de la population que nous parviendrons à lutter, de manière efficace, contre l’exclusion, contre toutes les exclusions, à tous les niveaux, dans nos lieux de travail, dans nos lieux de vie, dans notre engagement syndical, politique et, tout simplement, humain.



