Cohésion nationale
Non, M. Ogi, les Romand-e-s n’ont pas besoin d’être
soignés ! Ils sont suisses, comme vous, vous êtes
aussi leur président jusqu’à la fin de l’année
et ils contribuent, au même titre que tous les habitant-e-s
de ce pays, à sa prospérité et à son
bien-être.
Bien sûr, on doit se demander pourquoi les votes latins ont été si
sensiblement différents des votes alémaniques lors
du scrutin du week-end dernier. Sans avoir d’explication
définitive ou absolument inédite, je pense qu’une
des clefs de cette différence réside dans la crise
que notre pays a traversée dans les années 90, crise
plus fortement ressentie en Suisse latine qu’en Suisse alémanique.
C’est ainsi, par exemple, comme j’ai pu le constater
personnellement à de nombreuses reprises, que la façon
de considérer les personnes au chômage a totalement
changé au cours des dernières années. Ainsi,
de quelqu’un de paresseux, sans volonté ni capacités
et volontairement marginal, le chômeur, la chômeuse
se sont transformés pour devenir la jeune voisine qui avait
brillamment terminé sa formation ou celui qui travaillait
depuis 25 ans fidèlement pour la même entreprise,
sans compter ni sa peine ni ses heures supplémentaires,
le cadre qualifié comme l’ouvrière d’usine,
bref, quelqu’un comme vous et moi, quelqu’un qui n’était
pas mis sur la touche parce qu’il était incompétent
mais à cause des soubresauts et/ou des caprices de l’économie.
Et c’est une autre manière de concevoir la société qui
se fait jour. Pour qu’une communauté soit prospère,
il ne faut pas seulement que l’argent y coule à flots,
il faut aussi que tous ses membres, qui sont ces gens
comme vous et moi, participent à cette prospérité.
En cas de coup dur pour l’un ou l’autre ou pour l’ensemble,
nous avons la responsabilité collective d’empêcher
ou, au moins, d’atténuer les conséquences trop
négatives qui pourraient en découler : une personne
au chômage doit pouvoir vivre décemment en attendant
de retrouver un emploi, elle ne doit pas payer la perte
de son emploi par la mise à l’écart de la société (déménagement,
suppression des loisirs, etc.). De même, la personne qui
doit prendre sa retraite à 55, 58 ou 60 ans et ainsi profiter
d’un repos bien mérité* doit pouvoir le faire
sans subir l’humiliation répétée du
refus à ses demandes d’emploi, du classement dans
la catégorie « fin de droits » ou de la nécessité de
produire des certificats médicaux attestant d’une
atteinte à la santé telle que l’on finit par être
classé parmi les « invalides ».
Finalement, cette responsabilité collective porte sur la
nécessité de l’intégration de tous les
membres d’une société et c’est là où le
message de la Suisse romande peut être intéressant
pour l’ensemble de notre pays. En effet, ce qui fait la prospérité de
la Suisse c’est, bien sûr, son économie mais
c’est aussi sa paix sociale, ce sont ses capacités
de production mais c’est aussi l’apport de toutes ses
communautés culturelles et linguistiques. Laissez la bride
au seul développement de l’économie, sans vous
soucier des laissés-pour-compte, des personnes au chômage,
des travailleurs et travailleuses usé-e-s, des petites gens,
des Suisses-romand-e-s ou des Tessinois-e-s, « tous paresseux
et irresponsables », et vous assisterez à la mort
de la Suisse en tant que pays multiculturel qui doit
son bien-être à une
intégration difficile - voyez les tensions que nous
avons connues tout au long de notre histoire, guerre
du Sonderbund et autres crises internes - mais réussie.
Pour empêcher cela, nous disposons heureusement de bonnes
cartes dans notre jeu, à condition de bien vouloir comprendre
que, paradoxalement, pour consolider ce qui existe, il faut parfois
accepter de changer, de redistribuer les cartes autrement et, finalement,
de ne pas céder aux seules sirènes attirantes d’une économie
triomphante, anglophone et boursière, tout à la fois
mondialisée et centrée sur le seul individu. Ainsi,
par exemple, les politicien-ne-s de toutes les régions de
la Suisse devraient :
- veiller à l’intégration de chacun-e, quels que soient son âge, son sexe, son origine, sa situation sociale ou ses opinions;
- convaincre les parents que, s’il est utile pour leurs enfants d’apprendre la langue internationale qu’est devenu l’anglais, il l’est tout autant pour nous, habitant-e-s de la Suisse, de garder et même de développer l’apprentissage des langues nationales ; sachant que la langue n’est pas seulement un outil de communication mais aussi le support d’une culture, convaincu-e-s que l’apprentissage d’une langue ne nuit pas à celui d’une autre, bien au contraire, nous devons absolument pouvoir nous parler et nous entendre;
- offrir de réelles possibilités d’échanges culturels et linguistiques et assurer ainsi, cette fameuse intégration ; cela nécessite évidemment - et ça ne devrait pas être une surprise - des moyens financiers supplémentaires notamment en matière de formation;
- adapter nos structures à l’évolution du monde en reconsidérant, par exemple, la fonction remplie par les deux chambres fédérales et en donnant une place au sein même de ces autorités aux villes-centres qui sont actuellement confrontées à des tâches extrêmement importantes en matière d’intégration.
Ce ne sont là que quelques pistes de ce que nous pouvons entreprendre ensemble pour continuer de vivre dans le même pays, sans crainte d’une ouverture vers l’Europe et le monde, conscient-e-s de nos richesses et de nos forces, selon la devise «Un pour tous, tous pour un» et non pas «chacun pour soi». C’est idéaliste ? eh bien, tant mieux !
* Voir, à ce sujet, les resultats de l’étude Gubéran et Usel, publiée par l’Office cantonal genevois de l’inspection et des relations du travail sur la mortalité prématurée et l’invalidité selon la profession et la classe sociale à Genève. Il en ressort notamment que la probabilité de mourir entre 45 et 65 ans est 3 fois plus grande pour les cantonniers, les nettoyeurs et les manœuvres que pour les scientifiques et les enseignants.



