Souvenez-vous de votre premier baiser!
Avec une invitation pareille, je ne pouvais faire autrement que de me souvenir de mon premier baiser et, croyez-moi, me rendre compte que mon premier baiser comptait à peine moins d'années que Profa, ça m'a fait un coup !
Ceci étant, en prenant la parole ce soir, je dois faire face à une double difficulté.
La première, c'est le paradoxe auquel toutes celles et ceux qui se sont exprimés à l'occasion des différentes manifestations qui ont marqué ce 40 e anniversaire ont déjà été confronté-e-s, paradoxe qui veut que l'on parle de l'intimité, que l'on parle d'un sujet par essence marqué par la pudeur quand ce n'est pas par les tabous et même que l'on en parle en public, sous forme de discours. Mais ce paradoxe est finalement tout à fait illustratif du travail de Profa : permettre de parler de l'intimité, de ce qui est le plus à l'intérieur, le plus secret, le plus privé, pour prévenir, pour empêcher le silence et la peur de déployer leurs effets mortifères, pour accompagner celles et ceux qui en ont besoin sur un bout de leur chemin de vie. Et ce paradoxe n'est finalement qu'apparent puisque les êtres humains ne sont pas constitués de compartiments étanches. Ainsi, la société dans laquelle nous vivons influence sans aucun doute même les comportements les plus intimes alors que tout ce qui est vécu dans l'intimité, à l'inverse, a des implications et des conséquences sur la manière de vivre dans la famille bien sûr mais aussi dans le quartier, au travail, bref, dans la société en général. S'il est donc absolument essentiel de pouvoir préserver son intimité, il l'est tout autant quand les événements qui la marquent peuvent s'avérer problématiques ou pathogènes !
La seconde difficulté à laquelle je me suis confrontée tient à la double référence qui vous a fait me demander de prendre la parole ce soir, double référence à mon activité professionnelle de sage-femme d'une part et à ma fonction politique de conseillère nationale de l'autre. Et cette double référence pourrait bien, cette fois-ci, me demander un petit exercice de dédoublement de la personnalité, tellement ces deux champs d'activités recouvrent des appréhensions différentes de l'intimité.
L'intimité, j'y suis confrontée dans chaque geste, à chaque moment et à chaque rencontre de mon quotidien de sage-femme. Intimité de la femme enceinte, de sa famille, intimité du couple parental mais aussi de celui que forment la mère et l'enfant allaité, intimité de la femme qui accouche, bien sûr, mais aussi, dans mon activité à domicile, intimité des maisons de toutes sortes, villas cossues ou squats, chambres d'hôtel ou appartements de tous standings, lieux de vie de familles nucléaires ou de communautés.
Dans cette confrontation permanente à l'intimité, il faut savoir être à l'écoute, à la fois respectueux et disponible, prêt à répondre aux demandes, même non formulées, mais sans intrusion, mais savoir aussi dépasser l'observation quand cela s'avère nécessaire et garder intacte sa capacité de réaction et d'indignation, être sans jugement mais pas sans avis fondé. Tout un art en somme. Et c'est cet art que les sages-femmes comme les professionnel-le-s de Profa et toutes celles et ceux qui font profession de l'écoute et des soins doivent pouvoir continuer d'exercer dans les bonnes conditions nécessaires pour obtenir les résultats escomptés et au service des personnes qui en bénéficient.
L'intimité, d'un point de vue de politicienne fédérale, c'est d'abord un mot qui n'existe pas ! Non pas qu'en tant que personnes publique, mes collègues et moi-même nous n'ayons plus aucune vie privée ! Non, à part le fait qu'il vaut sans doute mieux éviter de boire avant de conduire � mais ça, ça vaut pour tout le monde ! � quand j'ai demandé au Service de documentation du Parlement tous les textes légaux en lien avec l'intimité, j'ai obtenu tout ce que je désirais� sur le respect de la personnalité, notamment dans les relations de travail, ou sur la protection des données ou encore sur le secret professionnel, ce qui m'a d'ailleurs permis de faire le lien entre la sage-femme et la conseillère nationale que je suis. Mais d'intimité, il n'y en a pas. Le langage personnel n'est décidément pas celui de la loi. C'est dommage si l'on songe qu'une plus grande proximité des deux favoriserait sans doute la participation citoyenne.
Que peut-on dire de l'intimité, même si elle n'est pas nommée en tant que telle, dans la politique fédérale ?
Commençons par le commencement en regardant ce que la Constitution fédérale nous dit à ce propos. Si les articles 7, qui mentionne le respect et la protection de la dignité humaine, 8 � le célèbre article dédié à l'égalité et à l'interdiction de la discrimination, 10 qui consacre le droit à la vie et à la liberté personnelle et 14 le droit au mariage et à la famille, c'est l'article 13 qui est l'article fondateur en la matière. Il dit ainsi :
Art. 13 Protection de la sphère privée
1 Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile, de sa correspondance et des relations qu'elle établit par la poste et les télécommunications.
2 Toute personne a le droit d'être protégée contre l'emploi abusif des données qui la concernent.
Mais, les mots ayant toujours un sens, si les libertés de conscience, de la langue et de réunion sont garanties, si la propriété et la liberté économique le sont aussi, la sphère privée n'est finalement que protégée, ce qui représente tout de même une nuance de taille. Nuance voulue ? N'étant ni juriste ni spécialiste de la question, je ne peux pas vous le dire mais je peux utiliser la liberté que me donne mon « ignorance » pour dire qu'il vaut mieux garder cette nuance à l'�il !
L'article 13 de la Constitution se trouve mis en �uvre dans la législation aussi bien dans des lois spécifiques, comme la loi fédérale sur la protection des données ou la loi sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunications, mais aussi, bien évidemment, dans nombre de lois plus générales, à commencer par le Code civil (Art. 28 : protection de la personnalité) et le Code des obligations (Art. 328 et 328b : protection de la personnalité du travailleur et utilisation de données le concernant) ou spécifiques à des domaines particuliers, je pense ici aussi bien aux domaines du travail (Loi sur le travail et ordonnances y relatives), de la santé (LAMal) et des autres assurances sociales (LPGA).
Ajoutons encore à cela l'institution, par la Loi sur la protection des données, d'un « Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence » dont le rôle est aussi bien de surveiller les organes fédéraux que d'émettre des recommandations. Celles-ci, toujours solidement fondées juridiquement, ne sont malheureusement pas toujours suivies d'effets, ce que l'on ne peut que regretter vivement.
L'Etat � et c'est son mandat constitutionnel � doit donc se soucier de la protection des données et du respect de la sphère privée mais, sans être fanatique du secret ni paranoïaque, il faut constamment se méfier de la propension qu'il a toujours eue de trouver des bonnes raisons de relativiser les mesures de protection de la personnalité. Les plus récentes de ces « bonnes raisons » ont parfois fait l'objet de débats parlementaires mais sans forcément aboutir à un plus grand respect de la personnalité ni, surtout, à une méfiance suffisante face aux dérapages toujours possibles : la lutte contre le terrorisme justifie-t-elle la prise d'empreintes et de photos à l'aéroport ? Le maintien de l'ordre public autorise-t-il le recours à des drones ? Et la poursuite pénale la publication de photos de manifestants sur internet ? Et je ne parlerai même pas de la 5 e révision de l'assurance invalidité, récemment adoptée par le parlement. Un autre exemple, plus en rapport avec le sujet abordé ce soir, est celui de l'utilisation de codes diagnostics pour permettre une meilleure gestion de l'assurance-maladie et il devrait particulièrement interpeller les professionnel-le-s de la santé sexuelle et reproductive, notamment en ce qui concerne les mineures dont les parents pourraient bien apprendre indûment des informations sur leur vie intime, par le biais d'une banale facture de gynécologue.
J'aimerais encore ajouter un élément à cette réflexion sur les rapports entre vie privée et vie publique. Nous vivons dans une société dans laquelle l'individualisme se développe jour après jour, remettant en cause les principes fondamentaux de solidarité qui permettent de vivre harmonieusement ensemble. Cette évolution est plus que problématique, notamment si l'on considère la récente proposition de fixer des primes d'assurance maladie en fonction du comportement. Ainsi, il conviendrait de pénaliser les personnes qui fument, celles qui boivent ou qui sont obèses. Sans même parler de l'impossibilité de mettre en pratique une telle mesure � qui va contrôler ce que font les personnes ? Y aura-t-il des dénonciations ? Boire un verre de vin en mangeant est bon pour la santé, ce comportement doit-il être pénalisé ou valorisé ? � elle est indéfendable en termes de solidarité, digne du « Meilleur des Mondes » et marquée de l'empreinte d'un hygiénisme qui, s'il était en vogue aux siècles précédents, est actuellement largement dépassé.
Nous devons faire attention à ne pas nous laisser polluer par de telles idées. Les nécessaires mesures de prévention et de promotion de la santé ne doivent pas nous conduire à stigmatiser des comportements qui appartiennent à la liberté de décider personnelle consacrée par la constitution. Sans jugement mais pas sans avis fondé, comme dans la sage-femme qui intervient dans l'intimité de la famille, nous devons respecter des comportements librement choisis � même si cette liberté n'est qu'apparente � et qui correspondent souvent à ce que l'individu peut faire de mieux, dans les circonstances et avec les éléments de son vécu, et accompagner les personnes qui en ont besoin sur le chemin d'un possible mieux-être, en partant de l'endroit où elles se trouvent et en travaillant avec leurs propres capacités qui, même si elles sont limitées, sont bien présentes.
Pour cela, il faut surtout donner aux différentes fondations, associations et services actifs dans ces domaines les moyens de faire leur travail. Il y a 40 ans, Profa et les autres centres de planning qui ont vu le jour à la même époque ont eu à se battre contre l'obscurantisme et toutes les peurs et les tabous qui entouraient les questions de couple et d'intimité, de sexualité. Bien sûr, ni l'obscurantisme ni les tabous n'ont complètement disparu, ils auraient même une fâcheuse tendance à se renforcer de par le monde. Mais, à l'heure actuelle, une autre menace, tout aussi grande, pèse sur le précieux travail de Profa et de ses pairs, c'est la menace financière qui, sous prétexte d'insuffisance de ressources, remet tour à tour en cause toutes les actions de santé publique, de prévention, d'accompagnement et de soutien des personnes en souffrance ou en difficulté.
C'est contre cette menace-là que nous devons nous battre en réaffirmant haut et fort que des moyens suffisants doivent être attribués à ces tâches essentielles. Bien sûr, cela n'empêche pas les gains d'efficience ! Mais nous devons, vous devez informer la population � parce que c'est elle, au bout du compte, qui, désignant ses élu-e-s, décide des priorités et des moyens � sur ce que vous faites, sur l'importance de votre travail dans son intérêt. Je pense bien que cette volonté d'informer n'est d'ailleurs pas étrangère à ce bouquet de manifestations que vous avez organisé pour vos 40 ans.
Michel Odent, médecin français actif depuis quelques dizaines d'années, qui a notamment porté la réputation de la maternité de Pithiviers, dans laquelle il travaillait, loin à la ronde, a écrit plusieurs ouvrages dans lesquels il fait régulièrement l'éloge de l'intimité et où il décrit le rôle capital qu'elle joue dans le processus de l'accouchement physiologique. Et bien, je souhaite que cette intimité revendiquée puisse continuer de jouer son rôle de bonne fée chaque fois que c'est possible. Je souhaite aussi que, quand la bonne fée doit faire face à des mauvais sorts particulièrement menaçants, quand l'intimité se trouve parasitée par la violence, par la peur, par le secret, elle puisse trouver l'aide indispensable des professionnel-le-s de Profa et d'ailleurs qui, à défaut de baguettes magiques, peuvent se servir de la parole qui vaut déjà son pesant d'or !
Mais trêve de discours ! Sachant depuis hier, par les médias, que « dans le baiser, il y a de quoi calmer les douleurs » (In « la Tribune de Genève » du 14.11.06 ), sachant depuis bien plus longtemps, par ma propre expérience, qu'il y a encore bien d'autres chose dans le baiser, je vous remercie de votre attention et je vous laisse retrouver vos souvenirs de premier baiser et vos rêves de baisers à venir.



