Maternité et naissance(s)

Si la maternité est le fait de la mère et la naissance celui de l'enfant, la première commence dès avant la seconde pour se terminer vraiment à l'autre bout de la vie. La naissance, quant à elle, est un processus beaucoup plus concentré mais qui déploie des effets autant sur le nouvel être � qui accède ainsi officiellement à la vie � que sur son entourage dont la vie est également transformée, chaque membre de la famille acquérant une nouvelle fonction (mère, père, frère, s�ur, grands-parents, oncle, tante, etc.) et ce même si d'autres enfants sont déjà là.

Depuis le début de ma formation de sage-femme, il y a plus de vingt ans � et même si je n'ai, et de loin, pas travaillé à 100% pendant toutes ces années � j'ai accompagné plusieurs centaines de femmes dans ce moment tout à fait exceptionnel de leur vie qu'est l'accouchement. Et, comme une naissance est toujours un événement, au moins pour celle ou celui qui la traverse, je suis certaine que chacune a laissé des traces dans ma mémoire et dans mon être tout entier. Si une quelconque technologie le permettait, on trouverait les traces de toutes ces naissances différentes, à la fois uniques et universelles, tout à fait particulières et tellement communes puisque tous les êtres vivants y passent !

Bien sûr, parmi toutes ces traces invisibles, il y a de nombreux souvenirs qui sont bien présents.

J'ai vu des enfants naître filles alors que leurs parents, père et/ou mère, voulaient absolument un garçon. Et ce père de partir fâché, laissant seule une mère à la fois épuisée par le long accouchement qu'elle avait vécu et effondrée parce que jugée incapable de mettre au monde l'héritier attendu. Ou cette mère qui ne voulait pas donner de nom à sa fille parce qu'elle ne pouvait pas nommer ce qui était, à ses yeux, un échec. Même si elles ne sont pas toujours aussi extrêmes, de telles situations se reproduisent malheureusement encore souvent, dans toutes les catégories de la population. Au-delà des siècles de patriarcat qui expliquent � même si je ne le comprends toujours pas ! � la subsistance de telles réactions, comment ne pas voir l'orgueil qui les sous-tend, comme si la vie était un droit, comme si ce n'était pas un miracle absolu que la rencontre d'une femme et d'un homme et de deux cellules reproductives aboutisse à la naissance d'un être capable, dès le début, de respirer, de manger, de s'exprimer, de grandir et même, en temps voulu, de se reproduire !

Heureusement, le plus souvent, la naissance reste un émerveillement !

J'ai vu des enfants naître « non désirés » ou conçus après un échec de contraception mais peut-être pourrait-on plutôt dire que, depuis la dépénalisation de l'ivg, que si une grossesse non désirée aboutit à la naissance d'un enfant, c'est le plus souvent parce que cet enfant a finalement été attendu, espéré et déjà aimé. C'est d'ailleurs toujours très émouvant de voir la capacité de ces futures mères d'avancer sur le chemin de la vie et de l'émerveillement.

J'ai vu des enfants naître handicapés ou malades. Absence de main, pied bot, doigt surnuméraire, il y a des malformations certes visibles mais qui peuvent être, grâce aux progrès médicaux, tout à fait compatibles avec une vie « normale » alors qu'elles étaient autrefois, dans le meilleur des cas, promesses d'une vie difficile ou même, en tant que signes de malédiction ou conséquences du péché, prétexte à l'exclusion ! Mais, même si nous pouvons actuellement bien accompagner ces enfants et leurs familles, dans notre monde des images où l'apparence a une telle importance, il est encore souvent difficile pour ces enfants différents et leurs familles d'affronter le regard des autres qui a tôt fait de se transformer en stigmatisation ! Attention, danger !

J'ai vu des enfants naître apparemment en bonne santé mais chez lesquels on découvrait, peu après, maladie ou malformation. Chez l'un, la mucoviscidose et chez l'autre une malformation cardiaque sévère. Quel choc pour leurs parents, pour leur famille ! Quel bouleversement de toutes ces vies là où l'on n'attendait que le bonheur d'accueillir et d'élever un enfant ! Et il fallait soudainement faire face aux assauts permanents de la maladie et lutter de toutes ses forces contre cet ennemi qui peut conduire à la mort.

Eh non, la vie n'est jamais garantie !

Sinon, je n'aurais pas eu besoin de veiller cette toute petite, née beaucoup trop tôt, et qui mettait tant de temps à s'en aller�Sinon, je n'aurais pas eu besoin, en cette veille de 31 décembre, en pleine période des « fêtes », d'accompagner ces parents dans la mise au monde d'un bébé déjà sans vie qu'il m'a fallu habiller et préparer pour le mettre dans leurs bras.

On ne peut pas se préparer à la maladie ou à la mort d'un enfant. Sinon, qui aurait encore le courage de prendre ce risque ? Et nous laisserions la peur, déjà omniprésente dans la société actuelle � il n'y a qu'à voir comment l'électorat vote chaque fois que l'on fait intervenir la peur dans le débat � prendre le dessus et laisser ses effets dévastateurs l'emporter sur l'idée même de la vie ? Non, bien sûr, ce n'est pas pensable.

Mais il faut pouvoir parler de la mort dans la naissance, même si on ne peut pas l'expliquer, il faut pouvoir exprimer la douleur et la révolte. Le silence tue aussi sûrement que la peur.

Et puis, j'ai vu des mères accoucher pendant que toutes les personnes présentes en salle d'accouchement, membres de la famille et professionnel-le-s, échangeaient leurs impressions sur le dernier film de Woody Allen. Miracle de l'anesthésie péridurale�mais est-ce vraiment un progrès de se couper à ce point-là de la force et même du micro-cataclysme qu'est la naissance ?

Bien sûr, la douleur n'est ni une nécessité ni une fatalité, mais faut-il pour autant l'annihiler, avec les sensations, les émotions ? Faut-il tout contrôler, tout endiguer ? Et si, en faisant taire les femmes qui accouchent, on les rendait incapables d'enfanter ? Ces questions volontairement provocatrices ne doivent pas être prises comme un jugement ou une vision nostalgique et réactionnaire d'un passé idéalisé, mais pourquoi le taux de césariennes a-t-il maintenant atteint près du tiers des naissances ? Aurions-nous perdu les clefs de la vie ?

Si la naissance ne dure que quelques heures, enfanter est un engagement à long terme, merveilleux, mais aussi difficile. Il faut savoir s'émerveiller tout en acceptant qu'une mère a le droit d'être dépassée, découragée voire déprimée. Loin des images à l'eau de rose, la vie étant de toutes les couleurs, les mères doivent pouvoir exprimer leurs sentiments positifs comme négatifs, sachant que nombre de femmes avant elles ont traversé les mêmes difficultés. Et le monde dans lequel nous vivons � où tout doit aller vite et être concurrentiel, avec ces familles nucléaires souvent coupées de leur milieu d'origine- ne constitue certainement pas le meilleur environnement pour bien vivre la naissance et l'enfantement.

Le psychanalyste Erich Fromm a écrit dans son livre L'Art d'aimer : « La terre promise est décrite dans la Bible comme ruisselante de lait et de miel. Le lait symbolise le premier aspect de l'amour, la sollicitude et l'affirmation, tandis que le miel symbolise la suavité de la vie, l'amour à son égard et le bonheur d'être vivant. (�) Pour être en mesure de donner du miel, une mère ne doit pas seulement être une bonne mère, mais une personne heureuse. »

Comme sage-femme et comme politicienne, avec les hommes et les femmes de bonne volonté, j'essaye de m'engager pour le développement des conditions qui permettent aux mères de nourrir leurs enfants de leur lait, de leur amour et de leur bonheur.

Décembre 2006 - Article paru dans Approches, n° 215

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