Bon anniversaire la suisse
et vive la solidarite!
Nous sommes aujourd’hui réuni-e-s pour célébrer l’anniversaire d’une bonne idée : mettre ses forces en commun pour se protéger de l’adversité, parce qu’ensemble on est plus forts ! Une idée audacieuse, improbable, apparemment utopique, et qui pourtant fonctionne depuis 716 ans puisque les trois alliés initiaux sont devenus 26 cantons. Cette idée, c’est le pari qui a fondé la Suisse, le pari de faire cohabiter au sein d’une même communauté nationale des peuples de langues, de cultures et de religions différentes mais dont l’intérêt bien compris était de s’allier à ses voisins dans la même situation. Le ciment qui a permis à ces groupes aux appartenances multiples de tenir ensemble pour construire une histoire commune, c’est le principe de solidarité éminemment contenu dans la devise « Un pour tous, tous pour un ».
Or, cette solidarité est actuellement en danger. Une nouvelle manière de concevoir la société se fait jour, où le chacun pour soi semble l’emporter. Le lien social est mis à mal, sous la double pression de l’économie néolibérale et des courants populistes. Les jeunes contre les personnes âgées, les riches contre les pauvres, les femmes contre les hommes, les étrangers et étrangères contre les Suisses, les malades contre les bien-portants, les personnes au chômage contre celles qui travaillent. L’air du temps catégorise les gens et les joue les uns contre les autres, en exaltant la concurrence et en désignant des boucs émissaires. Créer des groupes sociaux de plus en plus imperméables les uns aux autres, isoler les individus, dissoudre ce qui les relie : en appliquant ces recettes, vous obtiendrez une société où la peur domine, dans laquelle personne ne se reconnaît plus et qui fait le lit de l’extrême droite. La nouvelle devise de la Suisse semble bel et bien être devenue « diviser pour mieux régner ».
A témoin, je pense aux résultats des votations populaires qui ont jalonné l’année écoulée depuis le 1er août dernier. Pensez par exemple au durcissement des lois sur l’asile et sur les étrangers. Au-delà de mes idées politiques, ce résultat a heurté la conviction profonde qui est la mienne, celle d'appartenir à une humanité indivisible, dont les membres ne sont pas plus ou moins humains, plus ou moins dignes de protection, plus ou moins redevables de la Constitution fédérale, disposant de droits à géométrie variable selon leur origine ou la raison de leur séjour en Suisse.
Prenez encore la 5ème révision de l’assurance invalidité. La nouvelle loi se nourrit largement de la méfiance vis-à-vis des personnes atteintes dans leur santé et réalise des économies sur le dos des personnes les plus fragiles de notre société.
Comprenez-moi, je ne prétends pas remettre en cause la volonté populaire dans un élan de révolte antipatriotique. Au contraire, si je m’inquiète, c’est parce que j’aime mon pays dans sa dimension multiculturelle et que le bien-être de ses habitantes et habitants me tient à cœur. Je ne veux pas non plus me lamenter sur la société actuelle en soupirant « de mon temps, tout était tellement mieux ! ». A l’inverse, c’est vers l’avenir que je me tourne, avec un regard optimiste et confiant.
Je vous fais confiance, en vous qui habitez et aimez ce pays : vous ne laisserez pas la Suisse devenir le jouet de ceux qui cultivent les peurs collectives et les exploitent à des fins électorales. Vous ne laisserez pas une aussi bonne idée se transformer en un cauchemar, le cauchemar de l’arbitraire, de la répression et de l’exclusion. Vous ne laisserez pas notre démocratie enfermer ses enfants délinquants au lieu de les éduquer ou expulser les étrangers qui ont commis une infraction, ce qui n’est pas encore un crime et sans souci de la dignité humaine. Je fais confiance en la Suisse, qui a prouvé sa capacité à surmonter les crises et qui doit son bien-être à une intégration difficile - voyez les tensions que nous avons connues tout au long de notre histoire, guerre du Sonderbund et autres crises internes - mais réussie.
Pour qu’une communauté soit prospère, il ne faut pas seulement que l’économie soit florissante, il faut aussi que tous ses membres, qui sont des gens comme vous et moi, participent à cette prospérité. En cas de coup dur pour l’un ou l’autre ou pour l’ensemble, nous avons la responsabilité collective d’atténuer les conséquences trop négatives qui pourraient en découler : une personne au chômage doit pouvoir vivre décemment en attendant de retrouver un emploi, elle ne doit pas payer la perte de son emploi par la mise à l’écart de la société (déménagement, suppression des loisirs, etc.) De même, la personne qui doit prendre sa retraite à 55, 58 ou 60 ans et ainsi profiter d’un repos bien mérité doit pouvoir le faire sans subir l’humiliation répétée du refus à ses demandes d’emploi, du classement dans la catégorie « fin de droits » ou de la nécessité de produire des certificats médicaux attestant d’une atteinte à la santé telle que l’on finit par être classé parmi les « invalides ».
Partant de tous ces exemples, je veux m’engager avec vous à continuer d’oeuvrer pour l’intégration de chacun et chacune, quels que soient son âge, son sexe, son origine, sa situation sociale ou ses opinions. Je veux m’engager avec vous à continuer de développer la solidarité entre les habitants et habitantes de ce pays, ce qui n’est pas antinomique avec une ouverture vers l’Europe et le monde, dans la conscience de nos richesses et de nos forces. Bien au contraire, même, puisque si la Suisse a toujours su s’adapter et répondre à de nouveaux défis en acceptant de nouveaux membres, elle doit maintenant comprendre que son avenir passe notamment par l’adhésion à l’Union européenne. Je m’engage, devant vous, à poursuivre mon action politique dans un esprit de justice et de solidarité, convaincue, comme Montesquieu, qu’ « une injustice faite à un seul est une menace faite à tous ».
Ensemble, soucions-nous de respecter la Constitution que nous nous sommes récemment donnée « résolus à renouveler (notre) alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix, dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble (nos) diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de (notre) devoir d’assurer (nos) responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre celui qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres », selon le préambule de ce texte.
Je parle à votre cœur, mot qui revient sans cesse dans notre hymne national. Je parle aussi à votre tête, à votre intelligence : il paraît clair que, pour ne pas sombrer, la Suisse doit recréer du lien social, car, comme le dit le dramaturge norvégien Henrik Ibsen, « la société est comme un navire: tout le monde doit contribuer à la direction du gouvernail. »



