Respecter le jour du sabbat
Je tiens d’abord à remercier la paroisse de Plan-les-Ouates, Bardonnex et Perly-Certoux et son pasteur, M. Sommer, de m’associer à sa réflexion sur les 10 commandements, thématique d’une étonnante actualité dans notre société.
Je vais avoir l’occasion de le démontrer en m’intéressant au 4e commandement: «Respecter le jour du Sabbat». Et, si vous le voulez bien, je commencerai par vous le relire, dans la traduction du Livre de l’exode (chapitre 20) qu’en a faite André Chouraqui:
«Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier.
Tu travailleras six jours et tu feras tout ton ouvrage.
Mais le septième jour est le jour du repos de l’Eternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes.
Car, en six jours, l’Eternel a fait les cieux, la terre et la mer et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour.
C’est pourquoi l’Eternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.»
Une injonction commune aux trois monothéismes
«Respecter le jour du Sabbat» constitue une obligation religieuse de base, une injonction commune à tous les grands courants monothéistes et qui se traduit par un rythme de vie hebdomadaire, articulé en mode 6+1.
Origine : «Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu'il avait faite: et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu'il avait faite. Dieu bénit le septième jour, et il le sanctifia, parce qu'en ce jour il se reposa de toute son œuvre qu'il avait créée en la faisant». (Genèse, 2, 2-3)
Origine commune au Christianismeet au Judaïsme:
«le septième jour est le jour du repos de l’Eternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes» (Exode 20:10)
A relever: les croyant-e-s et les non-croyant-e-s («étranger qui est dans tes portes») sont concerné-e-s.
A l’inverse du christianisme, le judaïsmea conservé le «Shabbat» le samedi :
Le «Shabbat» juif inclut un certain nombre d’activités interdites ce jour-là. Le Talmud indique néanmoins le côté positif du Shabbat (prières, repas, etc.) – il s’agit là d’un point très important sur lequel je reviendrai.
L’Islam a pour sa part établi son jour de relâche et de prière au vendredi: Abou Houraira, un des principaux disciples de Mahomet, prête à ce dernier la phrase suivante:
«Le meilleur jour sur lequel le soleil s'est levé est le jour du vendredi. C'est en jour que fut créé Adam 'alayhi Salam (soit Adam, le premier Homme). Il fut admis au Paradis un vendredi et c'est aussi en ce jour qu'il en fut retiré.»
Le vendredi est ainsi le jour de la prière à la Mosquée et implique également certaines actions particulières (prendre un bain, s’y rendre à pied, …)
Aujourd’hui, en Suisse, notre «jour du Sabbat» est le dimanche et constitue un point central de l’organisation de notre société:
- point fixe culturel (pratique religieuse, ou autres événements sportifs ou culturels (y compris le samedi soir qui n’existerait pas tel qu’aujourd’hui sans dimanche…)
- jour de la famille
- socialisation «transversale» (car jour de repos commun à tous)
Du contrôle social… à la législation
Politiquement, la mise en adéquation de l’organisation de l’activité économique avec ce précepte religieux correspond à un combat inscrit dans le temps long.
Si l’on considère ainsi la situation en Suisse (sous l’influence de ce qui se passe dans les pays environnants):
- Initialement: pas de réglementation du congé du dimanche, mais un fort contrôle social, qui revient au même et qui subsiste aujourd’hui encore de façon très claire, par exemple en Valais, mon canton d’origine, où tout travail du dimanche choque et reste frappé d’interdit, presque une «hérésie», sauf s’il est absolument nécessaire comme la possibilité pour les paysans de rentrer le foin avant l’orage qui menace.
- Fin du XVIIIe siècle: Révolution française – déclaration des droits de l’homme et du citoyen, lutte contre l’ancien régime et mouvement pour l’abolition de l’esclavage (Congrès de Vienne, 1815).
- XIXe siècle: diminution de la durée des journées de travail (s’inscrit dans le cadre du processus d’industrialisation).
- 1877: Le dimanche devient le jour de repos légal pour tous et la journée de 11h (10h le samedi) est introduite dans l’industrie suisse.
- XXe siècle: stabilisation d’un nombre maximum d’heures de travail hebdomadaires / Loi sur le travail / Conventions collectives pour certains groupes de salarié-e-s
Le dimanche comme «jour du Sabbat» constitue donc un acquis social et politique (et est par-là même ancré comme une tradition pour la grande majorité des travailleuses et des travailleurs). En conséquence, le rythme de vie de notre société traduit cette différenciation du dimanche par rapport aux autres jours de la semaine.
Le Sabbat comme jour de relâche
Dans un sens religieux, il s’agit-là d’un nécessaire répit dans une société essentiellement articulée autour de ses activités et besoins économiques. En effet, comme nous l’enseigne l’Evangile, on ne peut servir à la fois Dieu et l'argent: «nul ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.» (Mathieu, 6, 24)
Or, le travail du dimanche est en train de se répandre sous les coups de boutoir des relais des milieux économiques, relayés par les forces politiques qui les représentent, qui remettent régulièrement l’ouvrage sur le métier, notamment en ce qui concerne l’ouverture des commerces le dimanche. A Genève, un projet de loi qui devrait permettre d’ouvrir les commerces quatre dimanches par année est à bout touchant devant le Grand Conseil.
En tant que socialiste, je suis bien évidemment opposée à un projet de ce type, qui se fera au détriment des personnes salariées de la branche, déjà fragilisées par la «flexibilité» que l’on exige d’elles et qui souffrent déjà de conditions de travail que l’on peut qualifier de pénibles. La plupart des vendeuses et vendeurs ne sont pas au bénéfice d’une convention collective de travail et leurs salaires sont très bas.
Effet boule de neige?
Je déplore également la «contagiosité» d’une telle mesure, qui aura non seulement des effets dans d’autres secteurs d’activité (transport, livraisons, nettoyage, etc) mais constituera également une légitimation à l’extension ultérieure de l’ouverture dominicale à plus que quatre dimanches par année, un pas dans l’engrenage, en somme.
Les femmes et les enfants d’abord
Je m’y oppose également en tant que femme, puisque la plupart des personnes actives dans la vente sont de sexe féminin. Nombreuses sont celles qui ont également des enfants à charge, qu’elles doivent parfois élever seules parce qu’elles vivent en famille monoparentale, et qui souffriraient d’un temps de travail «anormal» - dans le sens de privé de normalité – par rapport au reste de la société, notamment pour la prise en charge de leurs enfants.
Le travail du dimanche qui se diffuse de plus en plus en Europe est un fait essentiellement féminin (cas de l’Allemagne, in Problème économiques, 13 mars 2002). Plus généralement, la question de la prise en charge des enfants pose la question de la compatibilité entre les horaires des écoles ou des crèches et ceux du travail à une ouverture des commerces le dimanche creuserait donc encore plus l’inégalité des sexes ainsi que celle entre les salariéEs actifs dans différents secteurs économiques.
A la même enseigne
Mon rejet de cette proposition est encore davantage motivé par des considérations citoyennes: un même jour de repos pour toutes et tous permet en effet de défendre une cohésion sociale qui est la base même de notre société, selon un principe d’égalité valable pour l’ensemble de ses membres.
Mettre au travail un secteur d’activité dans son entier alors que les autres ont congé participe à l’isolement et à la marginalisation sociale du personnel de la vente. La communauté dans son ensemble à intérêt à préserver des temps sociaux forts, des moments où toutes et tous vivent à l’unisson.
Choisir son espace
Vous l’avez compris, mon opposition à une mise à niveau du dimanche est aussi chrétienne:
L’ouverture des commerces concerne tout le monde en tant que consommateur/trice. Son extension au «7e jour» mettra à bas le dernier bastion de notre vie sociale à être plus ou moins préservé du consumérisme– même s’il ne faut pas se leurrer: le consumérisme existe tout de même le dimanche dans les différentes activités de loisir. Néanmoins, une ouverture des commerces le dimanche étendrait encore davantage le travail à une tranche de la vie sociale qui en est préservée. Seul un respect du dimanche comme jour de «relâche» même relative, le jour du repos du Livre de l’Exode, permettra de continuer à souffler et s’octroyer une respiration, et, pourquoi pas, une pause de réflexion sur notre société de consommation et notre mode de vie toujours plus stressant.
De même, le dimanche restera ainsi le seul jour de la semaine à ne pas tenir ses grand-messes dans les Rues basses ou à Balexert, mais à la maison, à l’Eglise ou dans la Cité. Défendre le repos dominical, c’est défendre des lieux d’échange et de partage autres que commerciaux et une animation culturelle et sociale qui ne tourne pas uniquement autour de la consommation!
A quels besoins répondre?
La question de l’ouverture des commerces le dimanche (comme celle du travail dominical en général) opposent deux type de «besoins»: économiques et humains. Or, tout deux ne jouissent pas de la même légitimité.
Les besoins économiques peinent à être démontrés. Il n’est ainsi pas démontré qu’une ouverture dominicale des commerces réponde à une demande des consommatrices et consommateurs. Pour mémoire, le peuple suisse s’est prononcé contre la révision de la loi fédérale sur le travail en 1996 essentiellement parce qu’elle prévoyait l’ouverture des commerces 6 dimanches par an, et l’ouverture des commerces dans les gares n’a été approuvée que de justesse en novembre 2005 (50,6%). A Genève, une récente étude menée par le Laboratoire d’économie appliquée de l’UNIGE démontre que la demande des consommateurs est faible. Ne s’agit-il pas dès lors de créer une demande plutôt que d’y répondre? L’intérêt économique et la création d’emplois sont des arguments tout aussi contestables, puisque les expériences d’ouverture dominicale démontrent plutôt un transfert, une modification des habitudes d’achats, plutôt qu’une hausse des bénéfices: on n’enregistre ainsi pas davantage d’achats mais une variation des horaires auxquels ils sont effectués et des places de travail dans la branche, les emplois diminuant chez les petits commerçants qui ne peuvent pas régater avec les grands distributeurs pour migrer, éventuellement, vers ces derniers.
Une question de priorité
Pour défendre les besoins économiques, l’argument touristique est lui aussi souvent invoqué, au prétexte que l’image de Genève pâtit de commerces fermés le dimanche, alors que les touristes y séjournent essentiellement le week-end. Or, j’aimerais à ce sujet citer l’exemple de la Bretagne, terre qui m’est très chère et où j’ai passé de nombreuses vacances. Cette région, encore très marquée par la tradition chrétienne, connaît une fermeture dominicale des commerces généralisée à la plupart des lieux touristiques et même encore souvent une fermeture entre midi et deux heures dans de nombreux cas! Cela n’empêche pas la Bretagne de connaître un tourisme florissant, les gens qui s’y rendent étant simplement invités à s’adapter aux horaires locaux, ce qui finalement fait partie intégrante du voyage et des vacances.
A l’argument discutable des impératifs économiques, il convient donc d’opposer les besoins humains d’un jour de congé commun à un maximum de personnes qui sont, pour leur part, établis: vie de famille, partage et échange par-delà les différentes professions, loisirs, un jour de repos qui permette une coupure et une rupture avec la routine de la semaine; et ce même si, rappelons-le, le dimanche est le théâtre d’une marchandisation des loisirs également problématique…Il n’empêche, la tradition religieuse et culturelle – en Bretagne ou à Genève – confère un grand poids symbolique au dimanche comme «jour du Sabbat» et en fait un point de repère essentiel dans l’organisation de nos vies.
En son temps (1996), le Conseil fédéral avait d’ailleurs reconnu que le travail du dimanche présentait «des inconvénients familiaux, culturels, et sociaux».Respecter lejour du Sabbat» est dès lors bien plus qu’une simple question économique puisqu’elle a trait à l’organisation des rapports sociaux et des habitudes culturelles et spirituelles.
Pourtant, le travail du dimanche se généralise…
Or, l’ouverture des commerces le dimanche se généralise en Europe – notamment en France (même si dans des cadres légaux variables) et constitue la règle plusieurs dimanches par année dans certains cantons suisses… A l’heure du jubilé de Calvin, il importe que «sa» Cité se rappelle à son héritage et respecte pleinement le jour du Sabbat!
Cette méditation est importante à l’heure où la consommation est vantée comme «remède miracle» qui compense le vide de notre société majoritairement désacralisée et sécularisée. Or, la consommation n’est pas une solution à l’échelle d’une société en ce qu’elle est orientée vers le besoin individuel et, par là même, renforce la fragmentation sociale.
Préserver un espace de religion
Or, au-delà des croyances et de la pratique religieuse de chacun-e au sens strict du terme, c’est bien la religion au sens étymologique qui est menacée par ce consumérisme: RELIGION = «RELIGARE» = RELIER, REJOINDRE
Le jour du Sabbat ne doit dès lors pas être considéré dans un sens négatif, comme une interdiction ou un couvre-feu, mais comme une chance et une ouverture, un mieux vivre ensemble pour tous les membres de notre société.
Sur ce point, il est encore plus significatif que la logique qui sous-tend le Sabbat soit – comme nous l’avons vu – commune aux trois grands monothéismes; cette base commune fait du «Sabbat» (vendredi, samedi ou dimanche) l’occasion d’une ouverture au-delà une seule et même communauté, tout en signifiant que, par delà le symbolisme de chaque religion, les points communs sont plus nombreux que les divergences,ce que je tiens à le rappeler dans le contexte politique actuel de notre pays:
Ouverture
Dans cet ordre d’idée, je veux, pour conclure, citer Montesquieu:
"Il viendra un jour où l'Eternel ne verra sur la terre que de vrais croyants; le temps, qui consume tout, détruira les erreur mêmes; tous les hommes seront étonnés de se voir sous le même Etendard..." (Lettres persanes, lettre 35)
Cette vision suppose une ouverture que ne doit pas dédaigner Genève dans la lignée de la tradition de refuge de notre ville, et ce depuis Calvin.
Liliane Maury Pasquier
Conseillère aux Etats



