vive la suisse solidaire!
Discours prononcé le 1er août 2008 au Musée de l'habitat rural de Ballenberg (BE)
Mesdames, Messieurs,
Nous sommes aujourd’hui réuni-e-s en un lieu chargé d’histoire. Cette histoire, ce n’est pas la Grande Histoire faite de batailles et de serments, dont on apprend les dates dans les manuels scolaires. Non, cette histoire, c’est celle de la vie quotidienne des habitantes et habitants de ce pays. Célébrer l’anniversaire de la Suisse en ce lieu nous offre une magnifique occasion: celle de nous souvenir que la Suisse d’hier, d’aujourd’hui et de demain, c’est avant tout ce que les hommes et les femmes qui vivent dans ce pays en font. Celle de nous rappeler que la Suisse n’est pas une entité abstraite, mais une communauté d’êtres humains qui, voici 717 ans, ont décidé de vivre ensemble. Celle de redécouvrir enfin, à travers les différentes maisons qui nous entourent, la diversité culturelle qui, depuis l’origine, fait la richesse de ce pays.
Or, cette unité dans la diversité qui a fondé la Suisse est actuellement en danger. Une nouvelle manière de concevoir la société se fait jour, où le chacun pour soi semble l’emporter. Sous la double pression de l’économie néolibérale et des courants populistes, le lien social est mis à mal. La tendance est à catégoriser les gens et les jouer les uns contre les autres. Par exemple, les jeunes contre les personnes âgées: les jeunes, soi-disant tous violents, seraient des dangers publics pour les personnes âgées qui seraient, quant à elles, des fardeaux pour la population active de demain. Pourtant, à rebours de cette vision simpliste, les jeunes et les moins jeunes ont tout intérêt à se soutenir mutuellement. La violence des jeunes – qui, soit dit en passant, est très marginale – perdra de son ampleur si l’on offre aux adultes de demain de véritables perspectives: dans notre pays si riche, en effet, les enfants et les jeunes sont actuellement les premiers bénéficiaires de l’aide sociale. C’est un véritable scandale. A l’autre bout de la vie, la retraite flexible doit devenir une réalité pour que surtout jamais personne ne soit considéré comme un fardeau, pour répondre à la diversité des situations, permettre à celles et ceux qui le souhaitent de continuer à travailler, mais aussi à celles et ceux qui en ont besoin de profiter dignement d’un repos bien mérité: la bonne santé de notre AVS, symbole historique de la solidarité sociale en Suisse, nous le permet largement! Souvenons-nous en lors des votations du mois de novembre prochain.
D’autres catégories sont érigées, étanchéifiées et déclarées en guerre les unes contre les autres: les riches contre les pauvres, les personnes au chômage contre celles qui travaillent, les malades contre les bien-portants, les étrangers et étrangères contre les Suisses. Mais… le vent est peut-être en train de tourner: peut-être cette logique de soupçon, de division et d’exclusion est-elle allée trop loin pendant la dernière campagne pour les élections fédérales. Peut-être les habitantes et habitants de ce pays ne se reconnaissent-ils plus dans cette façon de faire si contraire à notre histoire.
A témoin, je pense aux votations d’il y a deux mois, où le peuple suisse a refusé de faire de la santé une marchandise sur le dos des personnes malades et démunies. Où il a aussi refusé de considérer les personnes migrantes comme des individus de seconde zone, dont le sort et le passeport seraient jetés en pâture aux plus vils instincts. Ces résultats me donnent un espoir, celui de croire que le peuple suisse, qui a prouvé sa capacité à surmonter les crises – voyez les tensions que nous avons connues tout au long de notre histoire, guerre du Sonderbund et autres crises internes – que ce peuple suisse redécouvre que seule l’union fait la force, que seule l’intégration permet d’empêcher la désintégration de la société tout entière. Oui, à l’heure actuelle, j’espère que le soleil annonce un brillant réveil et prédit d’un plus beau jour le retour…
Comme chaque 1er août, nous célébrons aujourd’hui la volonté des habitantes et habitants de ce pays, ancrée dans le Pacte fédéral de 1291, de «se prêter les uns aux autres n’importe quel secours, appui et assistance.» Cette profonde solidarité est réaffirmée dans notre Constitution: selon le préambule de ce texte, le peuple et les cantons suisses sont «résolus à renouveler leur alliance (…) dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité», sachant que «la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres». Et la Déclaration universelle des droits de l’Homme, dont nous fêtons cette année le 60ème anniversaire, nous rappelle, au-delà des frontières, la «dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine». Et le récent séjour que je viens de faire au Togo ne fait que me confirmer la nécessité de regarder au-delà de nos frontières en n’oubliant pas que l’humanité est indivisible.
Solidaire en son sein et avec le reste du monde, voilà la Suisse dont je rêve! A nous de la construire ensemble, en puisant dans notre expérience ancestrale de concordance, de fédéralisme et de démocratie! A nous, à droits égaux et talents divers, de former communauté! A nous de faire de la Suisse un lieu où, comme dans toutes ces maisons, il fait bon habiter et où, surtout, la porte reste ouverte.



