meditation sur l'esperance
Magnificat – Luc 1, 47-56 (TOB)
Prologue
On peut souvent vraiment penser vivre dans un monde désenchanté, où la raison toute puissante a surtout eu raison… de Dieu. Un monde désabusé, où les pulsions consuméristes ont remplacé la recherche d’un sens plus profond de la vie. Un monde désintégré, où l’individualisme forcené a dissolu les liens de solidarité. Bref, un monde désespéré, dont les images de guerres, de famines, d’injustices nous sont renvoyées tous les jours via notre petit écran.
Pourtant, aujourd’hui comme hier, notre monde n’est ni tout noir, ni tout blanc, n’en déplaise aux messages simplistes des intégristes religieux et extrémistes politiques. Non, notre monde, à l’image de chacune et chacun de nous, est un tissu de paradoxes, le reflet de nos humaines limites, mais aussi celui de nos lumineux possibles. Et sur les ruines des pires conflits renaît toujours l’espoir. Un exemple parmi tant d’autres fut, dans les années ’90, l’action de Laurien Ntezimana et de Modeste Mungwarareba, deux Rwandais, l’un Hutu, l’autre Tutsi, l’un théologien laïc, l’autre abbé, qui ont œuvré pour la paix et la réconciliation dans leur pays déchiré jusqu’au génocide. De tels signes d’espoir ne sont, paraît-il, pas vendeurs. Mais ils sont bien là, toujours là.
Ce message d’espoir, que chacune et chacun de nous peut débusquer, ressentir et partager, les chrétiennes et les chrétiens, dont je fais partie, lui donnent, sous le regard de la foi, une dimension supplémentaire, qui en fait un message d’espérance. L’espérance, c’est la confiance dans les promesses du Christ, la confiance dans l’amour vainqueur de la mort, dans le bonheur pour l’éternité. D’autres religions ou traditions de pensée, auxquelles je ferai aussi référence aujourd’hui, vont d’ailleurs dans le même sens. Mais cette confiance et cette perspective d’éternité n’impliquent pas une attitude de passivité béate durant notre passage sur terre: elles n’empêchent pas de s’engager activement pour changer l’ici et le maintenant, pour inventer ensemble un autre monde humain. Bien au contraire, la foi est un moteur d’action au quotidien: car Dieu fait avec nous, il s’est même fait nôtre à travers son fils Jésus Christ.
C’est ce très fort message d’espérance que le Magnificat vient nous rappeler. Comme vous le savez, ce chant est mis dans la bouche de Marie, enceinte de Jésus, venant voir Elisabeth, elle-même enceinte de Jean. Le texte, que je vais vous lire maintenant dans sa version proposée par la traduction œcuménique de la Bible, témoigne en fait d’une triple espérance: l’espérance d’un monde qui change, l’espérance que ce changement soit amené par l’enfant à naître et l’espérance que Dieu fait avec nous. Mais écoutons seulement Marie.
Lecture
«Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit s’est rempli d’allégresse à cause de Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a porté son regard sur son humble servante. Oui, désormais, toutes les générations me proclameront bienheureuse. Parce que le Tout Puissant a fait de grandes choses: Saint est son Nom. Sa bonté s’étend de générations en générations sur ceux qui le craignent; Il est intervenu de toute la force de son bras; Il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et a élevé les humbles; Les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides. Il est venu en aide à Israël son serviteur en souvenir de sa bonté comme il l’avait dit à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa descendance pour toujours.»
Un monde qui change
A travers la bouche de Marie, ce texte donne d’abord à entendre l’annonce prophétique d’un monde qui change, une promesse d’avenir pour la Terre. «Il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et a élevé les humbles; Les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides». C’est presque un chant révolutionnaire… Comme je les comprends, ces paroles n’appellent pas à l’inversion des injustices, car si les riches deviennent pauvres, en quoi le monde sera-t-il meilleur?
Non, ce texte appelle bien plus au renversement de nos valeurs: il remet d’abord en question l’amour du pouvoir, qui conduit à tant de guerres. Dans son livre Vivre, à quoi ça sert?, Sœur Emmanuelle parle de «la fascination du pouvoir, cette soif de domination dont on retrouve les ravages en tout temps et en tout lieu. (…) Tous les moyens sont bons pour écraser l’adversaire ou le gêneur. Nous sommes là, pour ainsi dire, au commencement du monde: ‘Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua (Genèse 4, 8). Cette fièvre qui monte au cerveau ne surgit-elle pas d’un instinct primaire de meurtre, d’élimination de l’autre, ancré dans la chair au point d’étouffer l’esprit?».(1) La soif de pouvoir, nous dit Sœur Emmanuelle, c’est la première des trois pulsions «du monde» dont parle la première épître de Jean (2, 16). Si Dieu a jeté les puissants à bas de leurs trônes et a élevé les humbles, il a aussi renvoyé les riches les mains vides. Notez qu’il n’est pas écrit «il a vidé les mains des riches»: c’est que les riches avaient déjà les mains vides! Cette vision questionne la place du matérialisme, de la possession, de l’avoir, si bien ancrés dans notre société capitaliste de consommation, axée sur l’orgueil de la richesse, de la possession. Comme l’écrit Sœur Emmanuelle, «l’appât d’une consommation de plus en plus effrénée incite nos contemporains à gagner toujours plus d’argent», mais «si l’on creuse plus avant cette apparence de grand train, cette consommation inlassable de sensations, quel mal d’être, quelles profondes angoisses!».(2)Autrement dit, quel vide!
Ce vide s’oppose ici à la plénitude de Marie, dont l’«esprit s’est rempli d’allégresse» et dont le corps est plein de l’enfant à venir. Quant aux affamés que le texte promet de combler, ce sont avant tout les affamés de justice, une justice qui exige de renverser les privilèges, comme dans les Béatitudes: «Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux les doux, car ils possèderont la terre. (…). Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés».(3)
Ce message d’espérance appelle bel et bien au changement de chacune et chacun de nous, dans une quête de valeurs nouvelles, et, par là-même, au changement de la société tout entière. Pour reprendre les mots de Gandhi, nous devons être le changement que nous voulons voir dans ce monde! Ce nouveau projet humain a deux visages: profondément, il s’agit de nous détacher du futile pour nous recentrer, en toute confiance, sur l’essentiel, comme nous y invite Jésus: «Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans les greniers. Et votre père les nourrit…». (4) On est loin des placements en bourse et de la mode été 2009!
Plus concrètement, il s’agit aussi d’accorder la priorité aux victimes du système dominant, aux «humbles», aux «affamés» car, comme l’écrit la COTMEC (Commission Tiers-Monde de l’Eglise catholique), «c’est le sort réservé aux plus pauvres et aux plus faibles qui révèle la pertinence sociale de nos projets et de nos pratiques. Cette priorité ne va pas à l’encontre du progrès, bien au contraire. Le clavier de votre ordinateur n’a-t-il pas été inventé, à l’origine, pour permettre aux aveugles et aux malvoyants d’avoir accès à l’écriture? La place faite aux anciens, aux personnes handicapées, physiquement ou socialement, n’est-elle pas le meilleur indice de civilisation d’une société?». (5)
Le changement par l’enfant à naître
Le Magnificat offre une autre promesse: celle qui se réalise en Marie, celle que le changement à venir arrive par l’enfant à naître. Le changement, c’est le mouvement de la vie même, vie qu’on retrouve dans les mots d’«âme» – principe de vie, d’animation de l’être humain – et d’«esprit» – souffle, vie donnés par Dieu. Le changement, c’est aussi celui qui s’exprime dans la transmission de la vie, «de générations en générations». Changement dans la continuité, certes, en lien avec les autres membres de la communauté humaine, nos «pères», nos contemporains et notre «descendance». Mais sacré changement tout de même – ou plutôt, changement sacré! – car le Magnificat, par-delà les paroles de Marie, n’est rien d’autre qu’un dialogue sans paroles entre deux enfants prophètes à naître.
Or, quoi de plus radicalement neuf qu’une naissance? Comme l’écrit Chantal Birman, sage-femme française, «la naissance, c’est d’abord l’explosion d’une joie nouvelle dont les racines sont ancrées au plus profond de l’intime comme au plus ancien de l’humanité. C’est l’avènement du neuf: un nouveau-né, de nouveaux parents qui, ensemble, sont la base d’un monde nouveau».(6)Le lien entre l’enfant à naître et le changement du monde est ici posé: comme le dit encore Chantal Birman, «j’ai toujours trouvé étrange qu’on puisse se dire qu’il était plus raisonnable de ne pas faire d’enfants dans le monde tel qu’il est. En tant que témoin de <l’accouchement>, j’affirme ici l’inverse: c’est le monde, tel qu’il est, qui est en attente des enfants à naître».(7) Porteur de tous les possibles, «chaque enfant qui naît est la preuve que Dieu n’a pas perdu espoir en les êtres humains», écrit l’écrivain et philosophe indien Rabindranath Tagore. Plus que tout autre, Jésus Christ, fils de Dieu envoyé par son Père pour nous montrer le chemin, témoigne de cette espérance.
Au-delà du moment de la naissance, l’enfance est un état nécessaire au changement par l’accueil de Dieu. Un état de dépendance, d’impuissance et de dépouillement, opposé à la soif de pouvoir et de biens matériels dont on a parlé tout à l’heure, qui seul permet à notre cœur de s’ouvrir à l’Amour. Jésus ne nous a-t-il pas dit: «Si vous ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume»?(8) En toute humilité, il nous faut savoir tendre l’oreille pour entendre l’amour de Dieu. Car, selon Sœur Emmanuelle, «le moindre mouvement d’amour est naissance. L’amour est le souffle toujours renouvelé du nouveau-né. L’inspiration, la respiration de nos vies. Ténu et insaisissable, il est comme le vent».(9)
Si le changement arrive par l’enfant à naître, c’est aussi parce que la vie des enfants nous est donnée d’ailleurs, par une force extérieure, que nous ne pouvons maîtriser et qui vient nous secouer. Selon les mots bien connus du Prophète de Khalil Gibran, «<nos> enfants ne sont pas <nos> enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers <nous> mais non de <nous>».(10) Du reste, l’espérance nous vient aussi du fait que nous sommes toutes et tous enfants de Dieu, d’où le sentiment de profonde confiance qui se dégage de ce poème de Tukârâm: «(…) Les intentions de Dieu sont fermes et toi, son petit, tu n’as besoin que d’une seule chose: croire en son pouvoir et en sa volonté de combler tes besoins. Ton fardeau repose sur lui en toute sûreté et toi, son petit, tu peux jouer en toute sécurité à ses côtés. Telle est la somme et la substance de tout cela: Dieu est, Dieu t’aime, Dieu porte tes soucis».(11)
Dieu fait avec nous
Dieu est, Dieu t’aime, Dieu porte tes soucis comme une mère, comme un père porte les soucis de ses enfants et Dieu fait avec toi, avec chacune et chacun de nous. Autrement dit, Dieu «Tout Puissant» se fait tout petit. Ce troisième message d’espérance résonne dans le Magnificat: «Il a porté son regard sur son humble servante», «il a élevé les humbles». Le peuple des humbles et des petits, c’est celui que Dieu a choisi pour s’incarner en Jésus Christ. Car il a choisi Marie, jeune femme de condition modeste. Aujourd’hui encore, être jeune, femme et de condition modeste, c’est s’exposer à une triple source de discriminations! Marie, pourtant, ne craint pas de louer ce Dieu proche en l’appelant «mon Sauveur». C’est qu’en elle, Dieu s’est fait homme dans sa réalité la plus charnelle, la plus humaine.
Cette incarnation de Dieu en Marie, cette présence de Dieu en chacun et chacune de nous, c’est non seulement le signe que tous les êtres humains – y compris, voire surtout ceux que l’on méprise – sont uniques et dignes de respect. Mais c’est aussi le signe que Dieu, comme nous avons besoin de lui, a besoin de nous pour rayonner sur terre. Cette réciprocité nous confère une responsabilité qui, loin d’être un fardeau, peut nous donner des ailes, nourrir nos convictions et soutenir notre engagement à changer le monde. Comme l’a écrit Sainte Thérèse d’Avila, «Le Christ n’a actuellement sur terre nul autre corps que le vôtre, nulles autres mains que les vôtres, nuls autres pieds que les vôtres. Vous êtes les yeux à travers lesquels doit regarder la compassion du Christ à l’égard du monde. Vous êtes les pieds avec lesquels il doit aller en faisant le bien. Vous êtes les mains avec lesquelles il doit bénir les hommes d’aujourd’hui».(12)
Epilogue
Pour terminer, j’aimerais vous dire que, pour moi, l’espérance qui se dégage du Magnificat, c’est celle qui découle de ces mots de Pascal qui, se référant à la Trinité, disait «Tout est un, l’un est en l’autre». Parce que nous, humains, formons une communauté indivisible, nous pouvons et devons construire un monde plus solidaire, plus juste, où les assoiffés seront comblés de biens. Parce que, comme l’enfant dans le sein de sa mère, nous sommes capables de naître au changement, nous avons l’espoir de cultiver cet état d’enfance qui nous permet d’être rempli-e-s d’allégresse et d’exalter le Seigneur. Et parce que Dieu, au creux de nous, a besoin de chacune et chacun de nous pour rayonner sur la Terre, nous avons confiance en sa bonté, lui qui est intervenu de toute la force de son bras et qui nous viendra encore en aide, «pour toujours»
1 Op. cit., Flammarion, Paris, 2004, p.37.
2 Ibid., p. 40.
3 Le sermon sur la montagne, Matthieu 5, 3-12.
4 Evangile selon Matthieu.
5 Guerre économique, St-Augustin, St-Maurice, 1997, p.143.
6 Au monde, La Martinière, 2003, p.347.
7 Idem.
8 Matthieu 18, 3.
9 Ibid., p.114.
10 Casterman, 1956, p.19.
11 La seule chose nécessaire, cité dans Les grands textes spirituels du monde entier, Fides, 1997, p.120.
12 Vous êtes les mains du Christ, ibid., p.126.



