"je ne voterai pas christoph blocher"
Le 12 décembre, le parlement élira les membres du Conseil fédéral. Le 12 décembre, pour les Genevoises et les Genevois, c’est aussi l’Escalade et ses déguisements. Mais à Berne ce jour-là, nous autres parlementaires avons le devoir de refuser la mascarade. Je veux parler de celle qui consisterait à réélire Christoph Blocher au Conseil fédéral. Un acte qui reviendrait à confirmer dans son mandat institutionnel celui qui est resté le tribun du peuple et qui menace l’existence même de nos institutions. Un acte hypocrite, absurde et dangereux, qui enfermerait avec obstination le loup dans la bergerie. L’attitude du personnage est simplement incompatible avec la fonction de Conseiller fédéral, qui plus est celle de Président de la Confédération. Sans reprendre les 33 transgressions aux lois et pratiques suisses commises par Blocher et listées par Cherix 1, je pense à trois aspects de sa personnalité.
D’abord, son populisme guerrier: la stratégie de M. Blocher et de l’aile dure de son parti consiste encore et toujours à jouer le peuple contre la «classe politique», à toujours tenter d’éloigner la population de celles et ceux qu’elle a élus, dans la pratique reconnue du «diviser pour mieux régner». A témoin, le contact direct avec le peuple établi à travers les initiatives haineuses distribuées dans toutes les boîtes aux lettres. Ou les projets lancés par des parlementaires UDC pour remettre les décisions de naturalisation entre les mains du peuple et empêcher le gouvernement de diffuser un message d’information aux citoyen-ne-s dans le cadre des votations. La force d’une démocratie ne se fonde-t-elle pas plutôt sur une participation vigoureuse, mais qui doit rester respectueuse pour être constructive, de toutes et de tous à la vie politique?
Mais le personnage est incontestablement anti-démocratique: a-t-on déjà vu avant lui un ministre de la justice critiquer à l’étranger une législation adoptée par notre Parlement et appliquée par nos tribunaux? Je pense bien sûr à l’attaque de M. Blocher contre la norme antiraciste lors de sa visite en Turquie – un pays qui, soit dit en passant, n’est pas un modèle en matière de droits humains. Mais des droits humains, Christoph Blocher n’en a cure, pas plus que de la séparation des pouvoirs. Il foule aux pieds ces deux principes fondateurs de toute démocratie moderne, en prenant des libertés avec la Convention européenne des droits de l’homme, en méprisant le droit international et en dénigrant les décisions du Parlement et du Tribunal fédéral. Quel avenir pour la démocratie suisse, si ses bases mêmes s’effondrent?
Troisième aspect de Christoph Blocher: celui-ci n’aime pas la Suisse. Il ne menace pas que ses institutions, il s’attaque au ciment de notre pays, au principe de solidarité qui a permis à des groupes de langues, cultures et religions diverses de s’allier pour construire une histoire commune. M. Blocher est non seulement le chantre d’un parti qui met à mal le lien social, en dirigeant la peur des uns contre les autres. Il s’oppose aussi aux formes politiques du principe de solidarité: la concordance et la collégialité, qui permettent à la Suisse de vivre avec sa diversité, dans le respect des minorités. Que l’on pense à son rêve d’un gouvernement à majorité UDC ou à l’affaire Swisscom, qui l’a vu révéler aux médias une décision ultraconfidentielle du Conseil fédéral. Ou encore, loin de la dépersonnalisation pacifique de la politique suisse, au narcissisme revanchard d’un Blocher qui déclare «Si je ne suis pas réélu, je me vengerai!» et « Il n’importe pas de savoir si je crois ou non en Dieu. Il importe seulement que Dieu croie en moi.» 2
Voilà pourquoi je ne le réélirai pas le 12 décembre, pas plus que je ne l’ai élu il y a quatre ans. Rien à voir avec ses idées politiques, que je ne partage bien sûr pas. Loin de moi aussi l’idée de dénigrer l’électorat UDC, en particulier dans mon canton, dont les craintes et les difficultés dans une société devenue dure à vivre et à comprendre sont à prendre en compte. Non, mon seul but est de défendre la Suisse, telle que je la connais et l’aime, tout particulièrement en tant que Genevoise, dans sa diversité. Le poids des suffrages ne suffit pas à élire à une fonction suprême de notre pays quelqu’un qui le menace sérieusement.
1 François Cherix, Christoph Blocher ou le mépris des lois, Ed. Favre, 2007.
2 Citation extraite d’un entretien accordée par Christoph Blocher à Helmut Hubacher en 1983, rapportée par André Gavillet dans Domaine public le 23 septembre 2007.



