Compter avec les enfants ! La politique familiale en Suisse: ce qui est et ce qui pourrait être

C’est un secret de polichinelle, la société suisse prend très peu en compte la situation des familles, selon l’opinion encore largement répandue qui consiste à penser que la famille est une affaire strictement privée, comme le choix d’avoir un ou des enfants ou encore la manière de s’en occuper.
Ceci explique certainement pourquoi la Suisse ne consacre qu’1,1% de son PNB à la politique familiale alors que la moyenne européenne est de 1,7%. Si on compare la Suisse aux autres pays européens, on constate qu’elle arrive en 16e position sur 17 en matière de congé maternité et qu’elle est au dernier rang pour ce qui concerne la prise en charge des enfants. Il n’y a que pour les allocations familiales qu’elle occupe le milieu du classement.
Cette vision des choses ne poserait pas de problèmes si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tel n’est toutefois pas le cas, comme je vais vous le démontrer au cours de cet exposé.
Mais, avant de parler de politique familiale, nous devons forcément d’une part définir ce qu’est une famille et, d’autre part, observer ce que la politique entreprend de particulier pour en tenir compte.

Qu’est-ce qu’une famille ?

Le modèle bourgeois de famille ne rend plus compte de la réalité de toutes les situations vécues et l’image d’Epinal « une famille = un papa+une maman+2 enfants », si elle n’est pas dépassée dans tous les cas, ne ressemble pas à ce que vivent nombre de personnes dans notre pays.
Si nous voulons être sûrs de parler de la même chose, nous devons donc convenir qu’une famille c’est :

  • d’abord, des gens qui se voient en tant que tels, qui se sentent être une famille,
  • ou encore des adultes faisant ménage commun avec un ou des enfants ou jeunes encore en formation,
  • ou, plus largement, une communauté d’adulte(s) et d’enfant(s).

Ayant ainsi défini grossièrement ce qu’est une famille à nos yeux, nous allons voir de plus près comment les familles sont considérées par la politique suisse et quelles sont les mesures qui sont prises pour les soutenir plus particulièrement.

La politique familiale suisse : allocations familiales et politique fiscale

L’ensemble des transferts étatiques en faveur des familles représente la coquette somme de 7,3 milliards de francs. Il est principalement constitué par les allocations familiales et les déductions fiscales.
Les allocations familiales représentent le gros morceau de cette somme avec leurs 4 milliards de francs par année, soit 54,5% du total. Mais le système mis sur pied dans notre pays s’avère loin d’être simple. Ainsi :

  • les allocations familiales sont, la plupart du temps liées à une relation salariale. Les enfants dont les parents travaillent à temps partiel sont souvent au bénéfice d’une allocation partielle. Ceux dont les parents sont « inactifs » comme les étudiant-e-s ou indépendant-e-s n’en touchent en principe pas.
  • Le système des allocations familiales connaît un régime fédéral pour l’agriculture, 26 régimes cantonaux pour les personnes salariées, 10 régimes cantonaux pour les personnes indépendantes dans l’agriculture et 4 régimes cantonaux pour les personnes sans activité lucrative. Plus de 800 caisses privées et 25 caisses cantonales gèrent ces allocations ce qui n’est satisfaisant ni d’un point de vue économique, avec les frais administratifs que cela entraîne, ni d’un point de vue de transparence et de garantie de qualité.
  • Ces différents régimes conduisent à des montants d’allocations variant de Fr. 140,-- à Fr. 378,-- par enfant et par mois, selon les cantons. Ils induisent également - en complément des charges différentes selon les branches d’activités et le nombre de parents actifs dans l’entreprise ou dans la branche - à des charges pour les employeurs variant de 0,1 à 5,5% de la masse salariale

Les déductions fiscales constituent l’autre grand poste des 7 milliards de compensation des charges financières représentées par les enfants pour les familles avec la somme de 2 milliards de francs, soit 26% du total.
Ces déductions varient entre 2'600 et 6'000 francs par enfant, selon les cantons ce qui induit une inégalité supplémentaire liée au lieu de domicile. De plus, une telle déduction représente une économie d’impôts plus forte pour les hauts revenus que pour les revenus plus faibles. Elle n’atteint donc pas son but de compensation des charges.

Ainsi, si l’on ajoute les effets des allocations familiales à ceux des déductions fiscales, on peut constater que le système actuel est nettement plus favorable aux personnes à revenu moyen à supérieur comme le démontre cet exemple concernant un couple avec deux enfants:

Il n’y a pas besoin d’étudier très attentivement l’ensemble de ces chiffres pour se rendre compte des faiblesses du système parmi lesquelles on peut relever que :

  • Près de 200'000 enfants ne reçoivent aucune allocation familiale.
  • Des personnes qui sont dans une situation économique comparable ne bénéficient pas des mêmes prestations.
  • Les employeurs et les employeuses sont mis à contribution de manière très différente.
  • Il existe de très nombreuses caisses d’allocations familiales.

Conséquences pour les familles

Alors que les coûts matériels de l’arrivée d’un enfant ont été évalués récemment entre 43% du revenu du couple pour un enfant et 74% pour 3 enfants, les familles suisses à faible revenu voient leur risque de pauvreté augmenter par rapport à la moyenne suisse. Selon la définition du seuil de pauvreté que l’on retient, on peut dire que près de 10% des familles sont pauvres en Suisse. Dans ce domaine, les familles monoparentales sont particulièrement touchées. C’est ainsi que 74'000 personnes, représentant 1 enfant sur 16, ont deux fois plus de risques de tomber au-dessous du seuil de pauvreté que les autres, le tout alors que la pauvreté dans les familles est en augmentation.
On constate également que 15 enfants sur 100 ne bénéficient d’aucune allocation. De plus, il y a répartition des moyens à rebours du bon sens, soit du bas vers le haut, à travers les déductions fiscales.

La politique familiale doit tenir compte des changements

Parler de famille, c’est d’abord reconnaître que si en Suisse, à l’heure actuelle, plus de la moitié de la population vit dans un ménage qui se compose d’un couple marié avec un ou plusieurs enfants, les choses ont tout de même considérablement évolué ces dernières années.
Il suffit pour s’en convaincre de rappeler quelques chiffres éloquents :

  • Le taux d’activité des femmes croît constamment, malgré la récente crise économique
  • Le taux de divorces dépasse les 40% ou, dit autrement, 4 mariages sur 10 se soldent par un divorce, la plupart quand les enfants sont encore petits.
  • Entre 1980 et 1990, le nombre de personnes élevant seules leurs enfants a augmenté de 16,6% pour atteindre 367'400.
  • Au cours de la même décennie, le nombre de couples non mariés avec enfants a augmenté de près de 150% (93'000 personnes) et celui de couples non mariés sans enfants a crû dans le même ordre de grandeur.
  • 4 enfants sur 10 sont des enfants uniques ;
  • un dossier d’aide sociale sur 4 concerne des personnes qui ne peuvent subvenir à leurs besoins malgré l’exercice d’une activité professionnelle, ce sont ceux que l’on nomme les « working poors » ;
  • 1/3 des bénéficiaires de l’aide sociale ont moins de 18 ans.

Face à ces changements importants, notre société se doit de s’adapter pour corriger les effets négatifs de cette évolution et un certain nombre d’indices tendent à montrer que nous avons peut-être enfin compris qu’une politique familiale doit absolument être développée dans notre pays.
Les champs d’action de la politique familiale sont notamment :

  • la politique de l’emploi puisque, si on ne fait rien, on assiste à la sortie des mères du monde professionnel,
  • la politique sociale et sa lutte contre la pauvreté,
  • la politique d’égalité entre femme et homme avec la répartition du travail rémunéré et non rémunéré au sein du couple et
  • la politique de la formation par le biais des tâches pédagogiques et intégratives qu’assument les parents.

Renforcer les familles

Le nécessaire renforcement des familles doit se faire sur deux axes en parallèle :

  • dans le monde du travail, pour garantir la compatibilité famille/profession (places d’accueil extra-familial suffisantes, assurance maternité, organisation du travail compatible avec la vie de famille),
  • par un soutien économique (allocations familiales, prestations complémentaires, politique fiscale, primes d’assurance maladie).

Je vous propose de faire le point de la situation à propos de chacune de ces possibilités d’action.

Places d’accueil extra-familial : une insuffisance criante

Le développement de places d’accueil extra-familial est une nécessité pour de nombreuses raisons. Je me contenterai de vous en exposer quelques-unes tant économiques que relatives au développement des parents comme des enfants.
Le taux d’activité des femmes n’a cessé d’augmenter ces dernières années, passant de 34% en 1980 à 45% en 1998 et c’est ainsi que 6 mères d’enfants de moins de 15 ans sur 10 sont actuellement actives, à temps partiel ou à temps plein. Alors que 6 mères non actives sur 10 exerceraient une activité professionnelle si le problème de la garde de leur(s) enfants(s) était résolu, ce sont près de 650'000 enfants qui ont une mère exerçant une activité lucrative alors qu’il existe en Suisse environ 50'000 places pour leur prise en charge pré- ou para-scolaire.
Cette augmentation de l’activité professionnelle des femmes constitue un véritable changement de société. Il est notamment dû :

  • à la meilleure formation professionnelle dont bénéficient les femmes et
  • aux modifications rapides dans le monde du travail, entraînant de plus grandes difficultés de réinsertion après une interruption de l’activité professionnelle.

Mais les femmes qui exercent une activité professionnelle sont confrontées à nombre de difficultés nouvelles qui explique certainement en partie la diminution massive des grandes familles et l’augmentation des enfants uniques. L’insuffisance de places d’accueil extra-familial n’est en effet pas comblée par une aide provenant de l’intérieur de la famille : les grands-parents vivent souvent plus éloignés de leurs petits-enfants qu’auparavant, quand ils ne sont pas encore eux-mêmes actifs professionnellement et le nombre important de divorces limite également la possibilité de recourir à quelqu’un de la famille.
Parallèlement à cette augmentation de l’activité professionnelle des femmes et des mères, on assiste à une diminution constante du nombre des naissances qui ont passé de 90'000 en 1992 à 75'000 en 1999 et les difficultés évoquées ne sont certainement pas étrangères à cette évolution des familles. On peut en effet aisément comprendre pourquoi on peut être amené à renoncer à avoir un enfant : de la peur généralisée de l’avenirr à l’importance la charge financière qu’implique la prise en charge d’un enfant, en passant par la difficulté de concilier famille et travail.
Dans notre société en mutation, de plus en plus d’enfants - parce qu’ils sont enfants uniques (40% des enfants) ou parce qu’ils ont des frères et sœurs nettement plus âgés ou nettement plus jeunes, dans ces fameuses familles recomposées - grandissent dans un environnement d’adultes.
Dans ce contexte, les offres d’accueil pour les enfants ne représentent pas seulement une possibilité d’activité professionnelle pour les parents mais également, et ce n’est pas le moindre de ses avantages, la possibilité d’un développement harmonieux avec l’expérimentation possible de la vie en groupe, de la vie entre pairs que sont les enfants entre eux. L’insuffisance de place d’accueil représente, de ce point de vue également, une lacune qu’il convient de combler le plus vite possible.

Plus de places d’accueil : un programme d’impulsion fédéral

La création de lieux d’accueil extra-familial est avant tout du ressort des communes et des cantons qui ont souvent besoin de la pression des associations de parents pour agir, ce d’autant plus qu’une telle création n’est bien évidemment pas gratuite.
Afin de permettre aux parents d’exercer leur activité professionnelle, il convient d’offrir des places d’accueil pour les tout-petits jusqu’à l’âge scolaire, avec au moins un niveau de base, mais aussi des horaires scolaires coordonnés et une possibilité de prise en charge de la journée entière, avec la pause de midi et jusqu’au soir.
Pour donner un coup de pouce à la création de nouvelles institutions de prise en charge en dehors du cadre familial - qu’il s’agisse de crèches, de jardins d’enfants, d’associations de parents de jour ou de cantines scolaires - le Conseil national vient d’accepter, lors de sa session spéciale d’avril, un programme d’impulsion qui devrait permettre de créer environ 80'000 places d’accueil extra-familial en 10 ans et qui fait suite à une initiative parlementaire de ma collègue, la conseillère nationale socialiste Jacqueline Fehr.
Ce programme est conçu pour une durée de 10 ans, à raison de Fr. 100 millions par année, les institutions bénéficiant d’un certain montant de la Confédération, comme aide au départ, couvrant au maximum 1/3 des frais d’exploitation, l’aide fédérale étant limitée à deux ans.
Ce projet doit maintenant être examiné par le Conseil des Etats, en commission puis en plénum, et j’espère vivement qu’il ne sera pas revu trop à la baisse, le Conseil fédéral ayant quant à lui plaidé pour une diminution de 90% des montants alloués au programme d’impulsion. La bataille sera rude mais je compte sur les différents groupes et associations qui se sont mobilisés pour convaincre le Conseil national pour faire de même avec les membres du Conseil des Etats.

Assurance maternité : le mandat constitutionnel n’est toujours pas réalisé

Vous le savez, malgré l’inscription dans la Constitution du principe d’une assurance maternité depuis plus de 50 ans, tous les projets déposés à ce jour ont été rejetés, le plus récent il y a près de 3 ans, en juin 1999.
Si elles n’ont pas la chance d’être au bénéfice d’une convention collective de travail ou d’être employées dans le secteur public, les femmes qui accouchent sont donc soumises aux dispositions minimales encore en vigueur : le Code des obligations garantit bien depuis mars 1988 la protection contre le licenciement pendant toute la durée de la grossesse et 16 semaines après l’accouchement mais la loi sur le travail prévoit quant à elle que les accouchées ne peuvent pas travailler pendant les 8 semaines qui suivent l’accouchement. A leur demande, cette période peut être réduite à 6 semaines. Quant au versement du salaire, il est régi par l’article 324a al. 3 du CO qui oblige l’employeur à continuer de verser le salaire, pour un temps limité, au minimum 3 semaines la première année de service puis sur une période plus longue. Selon les cantons, diverses échelles sont en vigueur (échelles de Berne, de Bâle ou de Zurich) mais il faut relever que la durée du droit au salaire en cas de maternité est réduite par une autre absence, dans la même année de service. On peut donc très bien rencontrer une femme enceinte qui, ayant manqué son travail une semaine au cours de la grossesse, par exemple pour une grippe, ne bénéficiera que de deux semaines de congé maternité payé alors qu’elle a, par ailleurs, l’interdiction de travailler pendant les 8 semaines qui suivent l’accouchement.
Je n’ai pas besoin de vous expliquer à vous, sages-femmes, ce qui se passe en cas de menace d’accouchement prématuré. Allez vous étonner, dans ces circonstances, que la Suisse connaisse un fort taux d’accouchements prématurés dont les coûts autant humains qu’économiques sont exorbitants.

14 semaines à 80%, financées par les APG ?

Une lueur d’espoir semble toutefois poindre puisque les milieux économiques, jusqu’à tout récemment opposés à tout projet d’assurance maternité, soutiennent cette fois-ci, du moins en partie, une proposition du conseiller national radical bernois Pierre Triponez et de 3 de ses collègues (une par parti gouvernemental). Le Conseil national est entré en matière sur cette initiative parlementaire qui prévoit 14 semaines de congé payées à 80% et financées par le biais des allocations pour perte de gain. Je vous rappelle qu’actuellement toutes et tous les employés et les employeurs de Suisse cotisent de manière paritaire à ces APG à raison de 0,3% du salaire, pour financer la perte de gain des personnes astreintes au service militaire. Une augmentation de 0,1% du prélèvement sur les salaires devrait suffire à assurer le financement à moyen terme de ce congé de 14 semaines.
La commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil national va maintenant élaborer un projet détaillé - le sujet figure à l’ordre du jour de sa prochaine séance de la fin du mois de juin - qui sera soumis au plénum (en automne ?). Si tout va bien, c’est ensuite le Conseil des Etats qui l’examinera, d’abord en commission puis en plénum. Il y a fort à parier que les deux Conseils ne soient pas d’accord du premier coup et que le projet passe et repasse jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée. Nous ne pouvons donc de loin pas encore crier victoire et je ne peux pas non plus vous dire quand il est raisonnable d’imaginer avoir vraiment une assurance maternité valable pour toute la Suisse.
Pour cette raison, je vous invite à continuer de travailler sur des projets d’assurance maternité cantonale, partant du principe qu’un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras », comme cela a été fait dans le canton de Genève où, depuis près d’une année, les femmes qui accouchent bénéficient d’un congé maternité payé de 16 semaines après l’accouchement.

Certification des entreprises favorables aux familles

Toujours dans le but de mieux pouvoir concilier l’exercice d’une activité professionnelle avec la vie familiale, le Conseil national a transmis, en décembre 2000, un postulat qui demande au Conseil fédéral d’établir un rapport sur les possibilités de certification des entreprises particulièrement favorables aux familles. Malheureusement, le Conseil fédéral n’a pas de délais pour répondre à cette demande et nous ne savons donc pas quand nous pourrons prendre connaissance de ce rapport qui pourrait ouvrir de nouvelles pistes d’action tant pour les entreprises que pour les parents.

Allocations familiales : actions possibles

Comme je vous le disais au début de mon exposé, le système des allocations familiales n’est pas satisfaisant, notamment parce qu’il ne permet pas de répondre au principe « un enfant = une allocation » qui rattache pourtant les allocations familiales à un système d’assurance et non à un système d’assistance, seulement basé sur le besoin.
La dernière tentative d’harmonisation des allocations familiales pour l’ensemble de la Suisse est l’initiative parlementaire de l’ancienne conseillère nationale socialiste bâloise Angeline Fankhauser du 13 mars 1991 qui demande notamment que « chaque enfant donne droit à une allocation d’au moins 200 francs ». Entrée en matière, élaboration d’un projet de loi, procédure de consultation puis transformation du projet en projet de loi-cadre, moins contraignante : le Conseil national a tout fait et le projet devait être soumis au plénum quand la table ronde sur le rétablissement des finances fédérales a gelé le projet pour 3 ans, de 1998 à 2001. Le projet est maintenant ressorti des tiroirs et figure aussi à l’ordre du jour de la prochaine séance de la commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil national mais quant à savoir s’il va effectivement être adopté, rien n’est moins sûr !
Peut-être bien que, dans ce domaine, pour que les choses changent vraiment, il nous faudra attendre l’aboutissement de l’initiative populaire que vient de lancer la Confédération des syndicats chrétiens et qui prévoit le versement d’une allocation uniforme de 15 francs par jour, soit l’équivalent de l’allocation maximale versée actuellement en Suisse. Je ne peux, dans tous les cas, que vous inviter à signer et faire signer une telle initiative.
Encore une fois, une augmentation conséquente des allocations familiales contribue plus nettement au soutien des familles que des baisses d’impôts qui profitent toujours plus aux riches qu’aux pauvres !

Des prestations complémentaires pour les familles qui en ont besoin

A l’heure actuelle, il est tout à fait possible qu’en raison du temps nécessaire pour s’occuper des enfants, l’activité professionnelle d’une personne ne soit pas suffisante pour assurer l’existence des adultes, en particulier pour les personnes qui élèvent seules leurs enfants.
Pour essayer de venir en aide, de manière plus ciblée, aux familles qui n’atteignent pas un revenu minimum, malgré l’exercice d’une activité professionnelle, les regards se sont notamment tournés vers le canton du Tessin qui a mis sur pied un système d’allocations qui devrait permettre de répondre à cette préoccupation particulière. Le « modèle tessinois » est composé de deux types d’allocations :
- une allocation complémentaire pour enfants jusqu’à leur 15e anniversaire qui couvre les besoins des enfants, selon les normes des prestations complémentaires en vigueur dans l’AVS/AI, dans la mesure où le revenu disponible du ménage est en-dessous des normes minimales des PC
- une allocation pour petit enfant jusqu’à 3 ans qui couvre les besoins des parents, dans la mesure où le revenu du ménage est en-dessous du niveau des PC, malgré l’allocation complémentaire.
Le Conseil national a accepté, en mars de l’année dernière, d’entrer en matière sur deux initiatives parlementaires (Jacqueline Fehr et Lucreza Meier-Schatz), qui prévoient de verseraux familles des prestations complémentaires selon le modèle tessinois. La sous-commission des affaires familiales de la Commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil national est en train d’élaborer un projet de loi pour mettre en forme ces initiatives parlementaires mais il faut bien admettre que, vu la complexité du sujet, les travaux nécessiteront encore de longs mois avant de trouver, peut-être, une majorité aux chambres fédérales.

Loi sur l’imposition du couple et de la famille

Le Conseil fédéral a déposé, dans le cadre du train de mesures fiscales, un projet de loi sur l’imposition du couple et de la famille qui offre un certain nombre de déductions fiscales pour les familles, spécialement pour les couples mariés. Ce projet a été examiné par le Conseil national qui y a apporté quelques modifications, notamment pour tenter de mieux prendre en compte les couples non mariés mais aussi les charges occasionnées par les enfants (déduction pour enfants de 11'000 francs par enfant et 14'000 pour les jeunes en formation de 16 à 25 ans, déduction pour la garde extra-familiale des enfants de 7'000 francs au maximum par année) mais, sans entrer dans les détails, je vous dirai que je ne soutiens pas ce projet car, comme je l’ai déjà fait remarquer tout à l’heure, il améliore surtout la situation des familles à haut revenu sans rien ou presque apporter à celles qui ont de petits ou moyens revenus. Encore une fois, il vaut mieux accorder plus de moyens à ces familles-là. De plus, le système du rabais d’impôt, comme le canton de Genève l’a récemment introduit, plutôt que celui des déductions fiscales en vigueur partout ailleurs, est plus favorable aux petits et moyens revenus.
Le graphique suivant devrait vous en convaincre puisqu’il démontre que, sur une somme totale de 1,3 milliard de francs de déductions fiscales en faveur des familles, ce sont essentiellement les revenus dépassant 120'000 francs qui en profitent.
Quoi qu’il en soit, le projet est maintenant à l’examen devant le Conseil des Etats et il est encore trop tôt pour dire quelle direction il va prendre.

Assurance maladie : la charge pour les familles est beaucoup trop grande

Impossible, bien sûr, d’évoquer les charges qui pèsent sur les familles sans évoquer l’assurance maladie et son système de primes par tête, qui leur est particulièrement défavorable.
Il faut donc impérativement, si l’on veut améliorer la situation économique des familles, trouver une solution qui supprime ou au moins diminue fortement les primes pour enfants et instaurer un système de primes proportionnelles, d’une manière ou d’une autre, au revenu. Dans ce domaine, la commission du Conseil national doit préparer un projet basé sur une initiative parlementaire de la conseillère nationale démocrate-chrétienne fribourgeoise Thérèse Meyer, qui prévoit, lorsqu’un parent et l’aîné des enfants sont assurés auprès de la même caisse, un rabais de 50% sur la prime du deuxième enfant et la gratuité pour les suivants.
Le parti socialiste suisse a quant à lui lancé une initiative populaire qui est actuellement à l’étude du parlement et qui prévoit la suppression des primes pour enfants et la prise en charge des coûts de l’assurance maladie pour moitié par la TVA et pour moitié par des cotisations proportionnelles au revenu et à la fortune imposables. Cette initiative populaire, avec ou sans contre-projet, devrait être soumise au vote populaire d’ici la fin de l’an prochain, au plus tard.

Et encore ?

Comme vous le voyez, la politique familiale est un champ vaste et complexe qui requiert tous nos soins et encore n’ai-je pas parlé de ce sujet que vous connaissez si bien de l’accompagnement et du soutien nécessaires à la femme enceinte, à celle qui accouche, à la nouvelle mère et à son nouveau-né, à leur famille, à la mise en place de l’allaitement ! Et encore n’ai-je pas parlé non plus de tous les domaines dans lesquels il faudrait, dans lesquels il faut intégrer la prise en compte des familles : politique du logement, de l’aménagement du territoire, des transports, de la formation, politique migratoire ou de l’emploi, que de champs à explorer !
Vous connaissez les familles, vous êtes les témoins privilégiés de leurs premiers instants et elles ont besoin de vous pour que les choses bougent. Grâce à votre action déterminée, grâce à votre connaissance des problèmes, nous pourrons faire de notre pays un pays accueillant pour les enfants, conscient de ses responsabilités vis-à-vis des familles et reconnaissant de tout le travail que ces familles effectuent dans son intérêt.
Pour terminer, j’aimerais citer le psychanalyste « social » Erich Fromm, dans son livre « L’Art d’aimer » : « La terre promise est décrite dans la Bible comme ruisselante de lait et de miel. Le lait symbolise le premier aspect de l’amour, la sollicitude et l’affirmation, tandis que le miel symbolise la suavité de la vie, l’amour à son égard et le bonheur d’être vivant.(…)Pour être en mesure de donner du miel, une mère ne doit pas seulement être une bonne mère mais une personne heureuse. »
Par analogie, je dirai que je souhaite que notre politique familiale ait pour but de contribuer, avec l’ensemble de la société, à donner aux enfants le « miel » du goût de la vie et du bonheur d’être au monde. Tout un programme en somme.

Discours du 14 mai 2002 prononcé devant l'assemblée des déléguées de la Fédération suisse des sages-femmes, Bâle

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