un grand pas pour les hommes

Chers pères, Chers pères en devenir, Messieurs,

J’ai bien reçu votre lettre et vous en remercie. Ce n’est pas une formule type: de tout cœur et vraiment, je veux vous dire un grand merci de nous interpeller, nous sages-femmes, sur cette question essentielle du congé paternité. Merci de nous considérer comme des partenaires, et de voir que notre métier n’est pas seulement centré sur la mère et l’enfant, mais que nous accompagnons toute la famille en gestation, puis toute la famille naissante. Merci aussi d’avoir compris que l’union fait la force, et qu’en vous regroupant entre pères puis en associant les sages-femmes à votre cause, vous donnerez au congé paternité plus (+) de chances d’aboutir au plan politique.

Permettez d’abord à la sage-femme et à la mère que je suis de répondre –oralement- à votre lettre. Tant mon parcours personnel que mon expérience professionnelle m’ont convaincue de l’importance d’offrir aux pères la possibilité de nouer, dès le départ, un lien profond avec leur enfant. Ce lien se tisse dans le concret, il se tricote dans les brassières, il est fait du parfum des bains comme des odeurs de couches, il s’approfondit dans chaque câlin et même dans chaque nuit blanche. C’est dans les meilleurs moments comme dans les plus difficiles, c’est en tout cas au quotidien que le père et l’enfant posent les bases d’une relation de qualité, une relation qui durera toute la vie, une relation qui perdurera même si celle entre les parents devait se détériorer. Pour cette relation, les premiers temps après la naissance sont particulièrement cruciaux, car le père doit pouvoir d’entrée de jeu trouver ses marques auprès de l’enfant et, comme vous l’écrivez si bien, prendre confiance en ses propres capacités. On sait que, dans toute rencontre, la première impression est importante: il s’agit donc de ne pas la louper!

En tant que mère –de quatre enfants-, j’ai eu la chance de pouvoir partager ma vie avec mon compagnon, ma vie dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire aussi les tâches ménagères et l’éducation des enfants. Mais cela ne s’est pas fait dès le départ, cela n’a pas toujours été évident, et mon conjoint n’a pas eu pour autant de vrai congé paternité! En tant que sage-femme aussi, j’ai vu et je vois encore la souffrance et/ou l’épuisement des pères qui sont sommés de repartir au travail très vite après ce bouleversement, cet instant magique, rare et comme suspendu dans le temps qu’est la naissance d’un enfant. Je vois aussi le désarroi des mères qui viennent d’accoucher, et qui doivent gérer seules, ou presque, le choc affectif, la prise en charge du nouveau-né et le quotidien qui suit son cours –surtout s’il y a d’autres enfants-, tout en étant censées se remettre de la fatigue de la grossesse, de l’accouchement, et mettre en route l’allaitement! Il serait donc plus que bienvenu que le père puisse, à ce moment-là, être présent pour soutenir sa compagne, mais aussi pour trouver sa place dans la nouvelle relation qui va s’établir avec la mère. En outre, comme vous le soulignez, les habitudes se prennent très vite, et une répartition égalitaire des tâches dès la naissance des enfants aura des chances de se prolonger à long terme.

La question est maintenant de savoir comment propulser cet enjeu, trop souvent relégué dans la sphère privée, sur la scène publique? Comment faire avancer la cause des pères au plan politique, avec, espérons-le, plus d’efficacité et de rapidité que le congé maternité, qui a mis 60 ans à naître! Permettez à la politicienne que je suis de vous donner quelques éléments de réponse. Comme vous l’écrivez à juste titre, au niveau fédéral, plusieurs initiatives pour un congé paternité ont été récemment refusées. C’est notamment le cas d’une initiative du canton de Genève, qui demandait de permettre aux cantons qui le souhaitent d’instaurer un congé parental. A sa session de printemps, le Conseil des Etats n’a pas suivi la minorité de sa commission, dont je faisais partie, et a refusé ce texte, qui doit encore passer, sans grande chance, devant le Conseil national.

Il faut donc revenir à la charge et continuer de promouvoir une solution fédérale, car les pères des différents cantons ne sont pas égaux devant le congé paternité. A l’intérieur de chaque canton aussi, les inégalités sont patentes: le congé paternité est laissé au bon vouloir des partenaires sociaux, ce qui génère de grandes différences entre branches. C’est un peu: «Dis-moi où tu travailles, et je te dirai quel père tu peux être»! Le canton de Genève, par exemple, en sa qualité d'employeur, octroie à ses employées vingt semaines de congé maternité, et à ses employés qui deviennent pères un congé de deux semaines payées, plus deux semaines possibles, mais non payées. Mais tous les autres pères du canton ne sont pas traités de la même manière. Quelques-uns ont sans doute à peu près les mêmes possibilités, mais beaucoup d'autres doivent se satisfaire du minimum légal, qui est vraiment, comme son nom l'indique, extrêmement minimaliste!

Or, les discussions en commission sur cette initiative genevoise ont révélé que le canton a la possibilité de décréter un congé paternité, comme Genève l’avait fait en son temps, de manière pionnière, pour le congé maternité. Bien sûr, il s’agirait alors d’une assurance financée par des prélèvements cantonaux, et non par l’APG. Mais l’histoire a montré que les cantons pouvaient jouer un rôle moteur! Je vous encourage, je nous encourage donc à prendre les devants et, tout en continuant à œuvrer au plan fédéral, à faire bouger les choses au niveau cantonal!

Il ne me reste qu’à souhaiter que le dialogue que nous ouvrons aujourd’hui fasse, si j’ose dire, des petits! Soyez en tous cas assurés, chers pères, chers pères en devenir, messieurs, que les sages-femmes soutiennent vos revendications en faveur d’un vrai congé paternité pour tous les pères, à Genève comme en Suisse. En venant s’insérer dans notre système d’assurances sociales, un tel congé ne représenterait qu’un petit pas pour la collectivité, mais un grand pas pour les hommes, et aussi pour les femmes et les enfants de ce pays.

 

 

reponse a une lettre des peres - congres de la federation suisse des sages-femmes - geneve - 19 mai 2010

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