Politique de la drogue: ni tutelle ni laisser-faire

Le moins que l'on puisse dire est que la politique de la drogue est marquée du sceau de l'incohérence. Ainsi, on a pu voir les Chambres fédérales accepter de dépénaliser l'absinthe et, le même jour, refuser d'entrer en matière sur une révision de la Loi sur les stupéfiants qui intégrait la question du cannabis. On a aussi pu voir les tenants d'une politique répressive en la matière refuser d'augmenter les taxes sur la bière dont la consommation excessive cause pourtant des dégâts importants chez les jeunes, du fait de son bas prix qui la rend très accessible.

Les avis des spécialistes concordent pourtant pour reconnaître que, plus que la substance elle-même, c'est le type de consommation qui devrait être au c�ur du débat. En effet, une substance peut très bien être consommée de manière peu ou pas dangereuse � les médecins recommandent même de boire un verre de vin en mangeant � ou de manière problématique � par exemple quand on boit plus qu'un verre avant de prendre le volant � voire en devenant dépendant, c'est-à-dire en perdant le contrôle de sa propre consommation. Dès que la substance consommée ou le comportement problématique deviennent addictifs, la personne se laisse entraîner vers ce qui ressemble à une véritable descente aux enfers : désinsertion sociale et professionnelle avec son cortège de ruptures, pertes d'emploi voire de logement, déchéance et marginalisation.

Or, ce n'est pas en traitant les substances potentiellement addictives de manière incohérente � en banalisant certaines alors que d'autres sont diabolisées � que l'on pourra lutter efficacement contre la dépendance et ses dégâts.

Bien sûr, les personnes qui consomment de l'héroïne mettent leur santé et leur vie en danger. Mais c'est quand elles deviennent dépendantes de ce produit que le danger est le plus grand, pour elles évidemment mais aussi pour la société, du fait du besoin toujours plus impératif de se procurer l'héroïne par n'importe quel moyen, le plus souvent dans l'illégalité. Est-ce en pénalisant ces personnes pour leur consommation, au risque de les rendre plus vulnérables face à des dealers sans scrupules, que l'on combattra efficacement ce fléau ? N'est-ce pas plutôt en s'attaquant aux réseaux criminels organisés qui font des profits faramineux sur le dos des personnes les plus fragilisées ?

De même, alors que l'on sait que les effets négatifs de la consommation d'alcool en Suisse coûtent plus de 6 milliards de francs par an, alors que l'on peut observer les souffrances des personnes alcooliques et de leurs proches, il ne viendrait à l'idée de personne de prôner l'interdiction de la consommation d'alcool, les politiques de prohibition ayant déjà prouvé leur inefficacité. Mais est-ce en faisant de la publicité pour l'alcool que l'on combattra efficacement ce fléau ? N'est-ce pas plutôt en augmentant les taxes sur les boissons les plus prisées des jeunes, comme on l'a fait récemment avec succès avec les alcopops, que l'on atteindra les objectifs essentiels en santé publique ?

Autre exemple, même s'il s'agit d'une substance qui n'a pas autant d'effets sur le comportement des personnes qui la consomment, pensons à la cigarette, sachant que la nicotine est l'une des substances les plus addictives qui soient. Bien sûr, chaque personne est libre de consommer ce qu'elle entend, elle contribue même ainsi à la santé de l'AVS à défaut de sa propre santé ! Mais, là aussi, est-ce judicieux de tolérer une publicité agressive dont le but avéré est de gagner de nouveaux clients particulièrement chez les jeunes ? Est-ce une bonne idée de subventionner la culture de tabac ? Poser ces questions, c'est y répondre ! Mais quand la fumée met en danger la santé et la vie de personnes non-fumeuses, la société se doit de réagir en les protégeant. C'est ce qui est prévu avec la modification de la loi sur le travail actuellement en consultation.

La ligne générale doit bien être la même. Chaque personne adulte devrait être libre de consommer ce qu'elle veut, prenant ses responsabilités d'être autonome, mais la société ne doit pas rester inactive face à des comportements susceptibles d'entraîner autant d'effets négatifs que de coûts, aussi bien en termes de santé publique que de sécurité. Elle doit se donner les moyens suffisants pour mettre en �uvre les quatre piliers qui ont fondé la politique de la drogue ces dernières années et qui doivent être élargis dans une optique de politique de la dépendance. Il convient de développer la prévention pour toutes les substances susceptibles d'entraîner une dépendance, en particulier chez les jeunes, en leur offrant notamment la possibilité de recourir à l'aide de professionnels compétents dans les moments les plus à risque (conflits familiaux, ruptures amoureuses, échecs scolaires ou professionnels). Il ne faut pas abandonner les différents programmes mis sur pied sous le terme d' « aide à la survie » et qui ont réellement permis de sauver des vies. Il ne faut pas couper les vivres, en ces temps d'austérité budgétaire, aux différentes institutions qui offrent des programmes de thérapie et de réinsertion qui constituent le plus souvent la seule perspective de sortir d'une vie de galère. Il faut enfin mener une politique de répression pour toutes les personnes sans scrupules qui amassent des fortunes sur le dos des personnes dépendantes.

Pour cela, il faut commencer par accepter le modeste projet de révision de la Loi sur les stupéfiants qui sera traité cette semaine par le Conseil national. Le parti socialiste souhaite ensuite développer une politique de la dépendance cohérente qui ne soit ni une mise sous tutelle des adultes ni un laisser-faire irresponsable.

 

 

21.12.06 - Article paru dans Le Temps

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