un avenir sous le signe de l'ouverture

Quel plaisir de vous voir toutes et tous réuni-e-s pour fêter l’anniversaire d’Argos! Après 30 ans d’un parcours largement évoqué, nous voyons dans votre présence l’augure d’un avenir prometteur, pour notre association et pour les personnes toxicodépendantes. Un avenir vers lequel j’aimerais esquisser, si vous le voulez bien, une brève ouverture. Un avenir qui, précisément, se dessine sous le signe de l’ouverture.

Ouverture, comme décloisonnement de l’addiction: c’est dans cet esprit qu’Argos a décidé de sortir de ses murs pour aller rencontrer la population genevoise. Et c’est dans ce but que nous avons choisi un thème de rencontre entre le monde dit «normal» et celui des personnes toxicodépendantes, trop souvent mises sur la touche: je veux bien sûr parler du sport, fortement ancré dans notre société de performance, mais aussi générateur d’une forme spécifique d’addiction, le dopage, qui est au cœur de la conférence de ce soir. Le sport, à la fois loisir et marché, mais aussi formidable outil de reconstruction et de réinsertion pour celles et ceux qui ont pris le chemin de l’addiction. Le sport, qui rassemble des dizaines de milliers de personnes à la Course de l’Escalade, où Argos, née comme cette course en 1978, sera invitée cette année pour faire connaître ses activités. Cette volonté de jeter des ponts contre l’exclusion est fondée sur une conviction: le fait de nous ressembler (nous sommes, après tout, toutes et tous membres de la communauté humaine) doit nous permettre de nous rassembler.

Mais l’ouverture d’esprit prend du temps. Il semblerait bien, toutefois, qu’émerge peu à peu la conscience que la dépendance n’est pas que l’affaire de quelques marginaux, mais qu’elle concerne tout le monde. L’addiction se tapit de plus en plus au cœur même de la société: la dépendance aux opiacés cède du terrain aux addictions médicamenteuses, aux drogues dites festives et à la coke, dont font notamment usage certains cadres stressés! Par ailleurs, la politique de la drogue menée ces quinze dernières années en Suisse et en particulier à Genève – à laquelle Argos a, du reste, pleinement participé –  porte ses fruits pour les personnes toxicodépendantes, mais aussi pour toutes les autres. Moins de VIH/sida chez les personnes toxicomanes, moins de seringues sur la voie publique, moins de criminalité liée à la drogue: la politique des quatre piliers profite à tout le monde et elle mérite donc amplement d’être ancrée dans la loi!

Hélas, les barrières des préjugés, les cloisons moralisatrices et les remparts idéologiques empêchent encore l’ouverture à une politique globale des dépendances, à même de relever les nouveaux défis. Parce qu’elle touche au plus intime de l’humain, à ses angoisses existentielles et à sa quête d’absolu, la question des drogues suscite des débats emprunts d’émotionnel, et donc pas toujours rationnels: ainsi, on chante les louanges du «petit vin blanc» tout en montrant du doigt les «substances illégales», ou on sanctifie l’abstinence en condamnant la déchéance… La réalité est infiniment plus complexe et elle exige une approche capable de s’adapter à chaque individu, à chaque histoire de vie, ce quelle que soit la dépendance en cause, de la consommation de substances illégales au tabagisme ou à l’alcoolisme, en passant par l’addiction au jeu, la cyberdépendance et les troubles du comportement alimentaire.

Pour permettre à Argos d’avancer sur ce chemin, une nouvelle perspective s’ouvre aujourd’hui à nous: cette année, notre association a signé un contrat de prestations quadriennal avec l’Etat de Genève. Après une crise majeure, consécutive au retrait de la subvention de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS), après des années de soutien de la part des autorités cantonales aujourd’hui représentées par M. Longchamp, chef du Département de la Solidarité et de l’emploi – que je remercie particulièrement ce soir – ainsi que de diverses communes, dont la Ville de Genève, ce contrat offre à Argos une base claire, solide et collaborative pour mener nos tâches à bien. Ce contrat signe aussi la reconnaissance des autorités politiques genevoises pour le travail effectué et pour celui qui reste à accomplir. Et surtout, il marque la volonté politique de prendre en main le problème de l’addiction, de lui consacrer des moyens et de lui accorder une place à part entière.

Serait-ce un signe d’ouverture? De toute force, je veux le croire, en cette période où la crise financière vient s’ajouter à la crise du logement pour péjorer les possibilités d’intégration sociale offertes aux personnes toxicodépendantes. Il en faudra, des moyens, pour leur permettre de (re)trouver un emploi et un appartement! Il en faudra aussi pour faire face aux nouvelles questions qui se posent aux professionnel-l-es, dont la compétence a emmené Argos jusqu’à son trentième: par exemple, comment  accueillir des mères avec leurs jeunes enfants? Et des résident-e-s en suspension de l’exécution d’une peine? Que faire de celles et ceux qui ont bientôt toute une vie de toxicodépendance derrière eux et qui approchent doucement de l’âge de la retraite? Et comment gérer l’augmentation des ruptures de séjour, qui diminuent nos taux d’occupation?

Comme je l’ai dit en ouverture, ces questions ne sauraient trouver des réponses sans la mise en commun de toutes les forces possibles. Puisque je parlais d’Escalade, c’est du reste un peu ce qui s’est passé le 12 décembre 1602: une mobilisation fructueuse de tous et de toutes, y compris la Mère Royaume et sa légendaire marmite. Je nous souhaite de garder de son geste l’énergie et la conviction plutôt que la violence, et de déguster ce soir une soupe aussi bonne que celle qu’elle sacrifia sur la tête d’un Savoyard! Je nous souhaite aussi de pouvoir, comme Madame Piaget, nous doper, plutôt qu’aux substances, au courage ou à d’autres émotions, qui font déplacer des armoires… Mais nous en reparlerons plus tard dans la soirée, soirée que je vous souhaite excellente! Merci de votre attention, et longue vie à Argos!

discours prononce le 27 novembre 2008, a l'occasion des 30 ans d'argos

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