s'enfumer tue
Tout le monde le sait désormais: le tabagisme passif a des effets délétères sur la santé. L’exposition, même indirecte, à la fumée du tabac augmente les risques d’attaque cérébrale, de cancer du poumon, d’infarctus, d’asthme et autres pathologies. Bilan: chaque année, en Suisse, plusieurs centaines de personnes meurent du tabagisme passif et les conséquences économiques du phénomène se chiffrent à quelque 500 millions de francs. En tant que représentante de Genève à Berne, je souhaite donc que mon canton aille plus loin que le Parlement fédéral ne l’a fait pour l’instant.
Le 4 octobre dernier en effet, le Conseil national n’a accepté la nouvelle Loi fédérale sur la protection contre le tabagisme passif qu’à de fumeuses exceptions près: les établissements d’hôtellerie, de restauration et les boîtes de nuit garderont la possibilité d’aménager des «fumoirs» avec service à la clientèle, certains espaces pouvant déroger à l’interdiction et se déclarer «établissements fumeurs». Le 8 janvier, la Commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil des Etats – dont je fais partie, même si je ne partage pas son avis en la matière – s’est penchée sur la question des fumoirs et a elle aussi décidé, de justesse, d’autoriser les employé-e-s à y travailler temporairement, se promettant toutefois de rechercher des solutions afin que nul-le ne puisse y être contraint-e. Belle préoccupation que celle-ci mais dont on peut sérieusement douter qu’elle sera suivie d’effets!
Ce souci va dans le sens d’une ordonnance déjà ancienne stipulant que les employeurs doivent veiller à ce que la fumée n’«incommode» pas le personnel. Un terme édulcoré et une ordonnance jamais véritablement appliquée qui révèlent l’immersion des lobbies du tabac dans le débat politique. Résultat: on mégote, on mégote et on aboutit à un paquet de mesures «light» contre le tabagisme passif, autrement dit, des clopinettes! Or, la santé des travailleuses et travailleurs est en jeu: si je peux choisir d’aller boire mon expresso dans un bistrot non fumeur, le serveur du café d’en face ne pourra pas si facilement refuser d’y travailler, sous peine de perdre son emploi. Le projet alambiqué adopté par le National impliquerait d’ajouter à la protection contre la fumée passive celle contre le licenciement! Raison supplémentaire de passer ce projet à tabac: les fumoirs sont très coûteux à installer, induisent une distorsion de la concurrence entre petits et grands établissements qui ont l’espace pour en construire et s’avèrent inefficaces. Selon le docteur Jean-Paul Humair, «aucune technique de ventilation ne peut empêcher la nocivité de la fumée passive. Prétendre régler la question avec des fumoirs est indéfendable du point de vue de la santé publique.»
L’initiative genevoise soumise au peuple le 24 février offre au contraire l’occasion de dissiper tout malentendu et toute fumée, en interdisant clairement cette dernière dans l’ensemble des lieux publics. Les opposant-e-s à ce projet ne manquent pas d’air, qui arguent de la liberté du commerce et de l’individu. Car même les libéraux reconnaissent pour rôle subsidiaire à l’Etat de pallier les déficiences du marché en matière de santé publique. Quant à la liberté individuelle, le Tribunal fédéral affirme que la dépendance tabagique ne saurait être considérée «comme une manifestation élémentaire de la personne humaine dont l’exercice est indispensable à son épanouissement.» Le tabagisme à tout prix n’a donc aucune raison d’être protégé par la loi, surtout quand il menace la liberté des autres. Qui plus est, bien qu’elle puisse en inciter beaucoup à tenter le difficile sevrage, l’initiative ne grille pas la clope, qui n’est en rien bannie hors des lieux publics. Elle dit simplement non à la cigarette du condamné, du condamné à s’enfumer sans avoir rien demandé.
C’est bien connu, il n’y a pas de fumée sans feu: l’exemple réussi de législations anti fumée passive dans d’autres pays européens a largement contribué au projet genevois. Les pays en question connaissent une nette amélioration de la santé des travailleurs et travailleuseset de la population : en Italie et aux Etats-Unis, le nombre d’hospitalisations pour des problèmes cardiaques aigus a baissé de 13% en quelques mois. La santé du chiffre d’affaires des établissements concernés n’est, quant à elle, pas en baisse. Et la population s’enflamme carrément en faveur des lois anti fumée passive: en Irlande, fin 2006, près de 90% des fumeurs étaient satisfaits de l’interdiction de fumer dans les lieux publics! Même chose en Ecosse, dont on ne peut soupçonner le climat d’être propice aux terrasses…
En Suisse, l’interdiction de fumer dans les restaurants fait aussi un tabac: près des 2/3 de la population la soutiennent. Des initiatives sœurs du projet genevois ont d’ailleurs été lancées dans les cantons de Vaud, Fribourg et Neuchâtel. Notre pays semble prêt à changer de paradigme. Malgré les résistances qu’entraîne tout changement, restons-en convaincu-e-s: l’interdiction de fumer dans les lieux publics est un plus pour tout le monde et ne nuit gravement qu’aux mauvaises habitudes.



