2002: première citoyenne du pays

Présidence du Conseil national

Lors de mon discours « d’investiture », le 26 novembre dernier, j’ai remercié mes collègues du Conseil national de m’avoir élue à la présidence, y voyant de leur part une marque de reconnaissance des 3 minorités que je représente au sein du Parlement : les femmes, la Suisse latine et la gauche. Comme la manifestation d’aujourd’hui me donne la dernière occasion de prendre la parole en public en ma qualité de présidente, je souhaite placer mes propos sous ces trois angles.

Commençons donc par le commencement, puisque je suis du genre féminin depuis ma naissance (et même avant) : être femme, dans la vie en général et en politique en particulier.

Depuis plus de 20 ans, je fais de la politique active et le faire comme femme n’a pas été le plus facile, même si les partis sont bien contents de disposer de quelques femmes pour les opérations de charme que sont parfois les campagnes électorales. Mais j’ai pu, en tant que femme, profiter du fait que l’électorat de gauche est, de manière générale, plus féministe que celui de droite, ce qui m’a permis, à chacune de mes candidatures en élection populaire de connaître le succès.

Je sais, bien sûr - et vous le savez comme moi - que les femmes ne sont pas une minorité. Elles sont majoritaires dans la société mais, au moment de gravir les échelons, que ce soit dans le monde économique, académique, religieux ou politique, les choses se compliquent : elles restent majoritairement au bas de l’échelle et, comme l’oxygène, elles se raréfient avec l’altitude.

Etre femme en politique c’est, encore et toujours, avoir le sentiment de prendre la place d’un homme. Je me souviendrai toujours du soir de mon élection au Grand Conseil genevois, en automne 1993, quand le parti socialiste, grand perdant de ces élections, s’est trouvé représenté par 10 femmes et 5 hommes. Un des candidats non élu s’est écrié soudain : « depuis aujourd’hui, je suis en faveur des quotas ! ».

Etre femme en politique c’est, encore et toujours, devoir lutter contre les préjugés qui vous relèguent aux fonctions subalternes, comme lors de cette rencontre d’une des commissions de l’Assemblée parlementaire de la francophonie : à mon arrivée, je croise un certain nombre de personnes des autres délégations que je salue. Parmi elles, deux jeunes femmes m’accueillent chaleureusement, moi, la nouvelle, en me donnant des informations utiles sur le déroulement des travaux de la commission. Bon, c’est étrange qu’elles me tutoient immédiatement ! Mais ça n’est que quand elles me posent la question « et ton parlementaire, il est où ? » que je comprends : elles m’ont prise pour une assistante parlementaire, comme elles, et, vu mon âge et mon apparence, je ne peux en tout cas pas être moi-même la parlementaire suisse !

Etre femme en politique c’est, encore et toujours, devoir justifier de son aspect et donc, forcément, subir les critiques sur sa façon de se coiffer, de s’habiller, de se tenir. C’est recevoir des propositions plus ou moins polies de stylistes de tout poil, de spécialistes en « relookage » qui veulent, en un coup de baguette magique, transformer le vilain petit canard en cygne majestueux.

Etre femme en politique, ou plutôt être mère en politique c’est aussi devoir justifier le fait qu’on peut consacrer beaucoup de temps à une activité extérieure au foyer sans être une mère indigne et sans, a priori, que ses enfants deviennent tous délinquants ou toxicomanes ! C’est donc aussi, régulièrement, devoir expliquer comment on a résolu le problème de la prise en charge de ses enfants alors que la question ne se pose jamais pour les hommes.

Mais, être femme en politique c’est aussi, pour moi, mettre au premier plan les idées que l’on défend plutôt que sa propre carrière. Quand je suis entrée pour la première fois comme parlementaire dans le Palais fédéral, je n’ai éprouvé aucune envie pour celui qui y entrait en même temps en disant « cela fait vingt ans que j’attends ce moment-là ! ». Je suis ainsi une fervente partisane de la limitation des mandats et de l’interdiction du cumul des mandats. Il y a de la place pour tout le monde en politique et la politique a besoin de toutes les capacités et de toutes les compétences qui se trouvent, au sein de la société, parmi les nombreuses personnes, femmes et hommes, citoyennes et citoyens, qui s’y intéressent.

Persuadée que la politique est aussi faite pour les femmes et que, pour s’y sentir bien, elles doivent l’investir en masse, j’ai assumé la présidence du Conseil national, pour convaincre, par l’exemple, de la possibilité, en Suisse, de faire de la politique au plus haut niveau, même quand on est femme, même quand on a plusieurs enfants et sans attendre qu’ils soient tous adultes et j’ai profité de cette année présidentielle et des nombreuses occasions qu’elle m’a offertes, comme celle d’aujourd’hui, pour dire à toutes celles et ceux que je rencontre que je les invite à se lancer, à s’engager aussi en politique, que la Suisse a besoin de toutes les bonnes volontés pour se développer ! C’est forte de ces mêmes convictions que j’ai fait acte de candidature pour le Conseil fédéral.

La deuxième minorité que je représente au Parlement fédéral est la seule qui le restera inéluctablement, du fait de la géographie de la Suisse, c’est la minorité latine.

Etre romande à Berne, qu’est-ce que cela veut dire au quotidien ?

Tout d’abord, quand on est, comme moi, une romande « pur sucre » et non une bilingue, le quotidien est synonyme de plus grandes difficultés, il demande plus de concentration, d’attention et de travail. On a beau faire des progrès dans la maîtrise de l’allemand, la lecture des nombreux documents non traduits nous prend bien plus de temps, la participation à des séances au cours desquelles 90% des interventions se font en allemand nous demande une bien plus grande concentration.

Malgré ces difficultés, malgré ce désavantage de taille que rencontrent les minoritaires italophones et francophones, je reste persuadée que nous devons continuer de parler notre propre langue, en nous donnant les moyens de mieux nous comprendre. En effet, comme les yeux sont le miroir de l’âme, la langue est le miroir d’une culture. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas emprunter la voie de la facilité et utiliser une soi-disant langue universelle pour communiquer entre nous. Nous y perdrions notre richesse.

Nous avons la chance de vivre au centre de l’Europe, au carrefour de 3 cultures avec, en prime, une 4e langue rien qu’à nous. Dans un monde en perpétuelle mutation, où les échanges sont toujours plus nombreux et les distances toujours plus courtes, ce multiculturalisme est un atout incroyable que nous devons nous donner les moyens de préserver à tout prix.

Mais il ne faut pas nous leurrer : il ne suffit plus de prétendre qu’en Suisse chaque personne comprend, pour l’avoir apprise à l’école, la langue de l’autre.

Pour pouvoir continuer de construire ensemble ce pays que nous avons en commun, nous devons nous donner les moyens de la compréhension. Nous devons mettre sur pied des programmes convaincants d’apprentissage précoce d’une des autres langues officielles. Nous devons favoriser les échanges scolaires, les semestres suivis dans une autre université du pays et offrir de vraies possibilités de séjours linguistiques. Nous devons aussi - et cela concerne plus particulièrement la vie parlementaire - nous donner les moyens de traduire les documents et les débats, sans fausse honte, car il vaut mieux recourir à des services de traduction que faire semblant de comprendre. Inspirons-nous, pour cela, des pratiques adoptées par le Conseil de l’Europe et le parlement de l’Union européenne.

Bien sûr, tout cela a un coût mais celui-ci est certainement moins élevé que celui d’une dissolution du lien confédéral. Une meilleure reconnaissance mutuelle, une meilleure connaissance de nos capacités et de nos compétences permettra à la Suisse consolidée de s’ouvrir au monde dont elle fait partie.

Etre de gauche, enfin, est pour moi aussi comme une 3e évidence si cela signifie un engagement comme celui que j’ai mené, dès ma jeunesse, pour une société plus juste, plus solidaire, plus respectueuse de l’humanité et de l’avenir de la planète, pour ce que l’on n’appelait pas encore le développement durable.

Mon action politique a toujours été fondée sur ce souci du plus faible, que ce soit ici ou là-bas, dans le but d’être la porte-parole de celles et ceux qui ont de la peine à s’exprimer et à se faire entendre, les sans terre, les sans papiers, les sans domicile fixe, les sans droits, les sans espoir ou les sans voix.

Bien sûr, à l’époque de l’individualisme galopant, à l’heure du « moins d’Etat », au moment où le plus grand nombre chercherait à placer son argent en bourse (avec les risques que l’on constate), à payer moins d’impôt, à se construire son propre bien-être, à l’abri dans des résidences protégées par des codes d’accès, surveillées par des polices privées, être de gauche peut paraître ringard, définitivement « out ».

Comme ma priorité n’est pas d’être « in », je continue à croire, à penser et à dire que nous sommes toutes et tous, ici comme ailleurs, au Nord comme au Sud, membres d’une même communauté humaine et que nous partageons, d’une manière ou d’une autre, la même planète et le même futur.

Loin de toute idéologie mais forte de mes convictions, je ne renie pas le pragmatisme qui permet de trouver, avec toutes les personnes de bonne volonté, des solutions qui renforcent la communauté plutôt que l’individualisme. Je pense que la responsabilité individuelle est une force et une compétence que tout le monde n’a pas forcément pu développer suffisamment, et qu’on doit en user pour la construction de cette société solidaire à laquelle j’aspire plutôt que d’en faire un instrument d’exclusion et de rejet. Je suis persuadée enfin de la justesse de cette affirmation qui figure dans le préambule de notre Constitution récemment révisée et qui dit « que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres » et c’est pour ce bien-être que je m’engage, que ce soit comme présidente du Conseil national ou comme simple citoyenne.

Il n’y a certainement pas beaucoup de pays dans lesquels quelqu’un comme moi, femme, Romande et de gauche, peut occuper, l’espace d’une année, la fonction de présidente de l’assemblée fédérale et je dois dire que je profite au maximum de cette occasion exceptionnelle.

Etre présidente c’est, bien évidemment, diriger les débats du Conseil national et faire tout le possible pour que ces débats se déroulent de la manière la plus harmonieuse. Mais c’est également - et c’est certainement là la partie la moins visible de l’iceberg - représenter le parlement et la Suisse. J’ai eu ainsi la possibilité, au cours de cette année, de rencontrer des gens aussi différents que le Grand-Duc du Luxembourg et le secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, mais aussi des sages-femmes, des chercheur-e-s et des médecin-e-s, des pépiniéristes et des footballeurs (et footballeuses), des magistrat-e-s du pouvoir judiciaire et des personnes engagées dans la vie associative.

J’ai pu organiser une manifestation au Palais fédéral pour la Journée internationale des femmes et ce 8 mars me laissera un souvenir chaleureux et lumineux comme le soleil. Avec un soulagement qui fut à la mesure des nombreuses années d’attente, j’ai pu saluer, au nom du parlement, le « oui » du peuple à l’adhésion de la Suisse aux Nations-Unies et à la dépénalisation de l’interruption de grossesse.

J’ai pu participer à des manifestations dans des communautés chrétiennes, juives et musulmanes ou célébrer le 650e anniversaire de Glaris et de Zoug. Je suis devenue la marraine d’un bateau ainsi que celle du millésime 2001 des vins genevois. De la 25e fête des yodleurs, à Fribourg, aux 100 ans des CFF, à Olten, de la Landsgemeinde de Glaris à l’expo photo organisée à Bellinzone, à l’occasion de la Journée des droits de l’enfant, j’aurai parcouru la Suisse et un peu le monde : Zagreb, pour le Conseil de l’Europe, New-York, pour la cérémonie d’entrée de la Suisse dans l’ONU, sans oublier Robben Island. Oui, vraiment, j’ai vécu une année exceptionnelle.

Assez parlé de moi, j’aimerais encore, à l’occasion de cette cérémonie de remise des prix et diplômes, vous transmettre mes vœux pour l’avenir :

1. A vous, diplômé-e-s et lauréat-e-s du jour, je vous souhaite de trouver à faire valoir, au service de la société dans laquelle nous vivons, les compétences que vous avez acquises au cours de vos années d’études.

2. A vous, la faculté de droit et, plus largement, l’université de Genève, je vous souhaite de conserver une autonomie vitale, aussi bien face au pouvoir politique que face aux milieux économiques. Sans refuser une nécessaire évaluation de vos prestations ou des critiques vivifiantes, développez des réflexions originales, loin des courants dominants, à distance de la pensée unique et de l’uniformisation, continuez d’offrir une formation humaniste et développez le sens critique. Je vous souhaite enfin de contribuer à une représentation plus équitable des sexes tout au long du cursus universitaire, de veiller au renforcement des mécanismes de démocratisation des études, dont le bilan actuel est plus que mitigé, et d’encourager toutes les formes de participation."

Discours prononcé le 23 novembre 2002 à la faculté de droit de l'Université de Genève