2001: Liliane crève l'écran

Election à la présidence du Conseil national pour l'année 2002

"En accédant à la fonction à laquelle vous venez de m’élire, je sais que je ne dois pas ce siège à mon seul mérite mais bien à toute une série de circonstances et surtout de personnes qui m’ont conduite ici aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle je souhaite, sans nommer quiconque par crainte d’oublier quelqu’un dans l’émotion du moment, remercier ma famille, mes amies et mes amis proches, les présent-e-s comme les absent-e-s, sans lesquel-le-s je ne serais pas devenue ce que je suis. Je sais ce que je leur dois et je leur dis tout simplement merci.

J’aimerais également remercier les camarades, comme on dit au parti socialiste, de Genève et d’ailleurs, celles et ceux qui m’ont accompagnée et soutenue de mes premiers pas en politique, il y a déjà 20 ans, à ce jour marqué pour moi d’une pierre blanche. Nous ferons ensemble, j’en suis certaine, la suite du chemin. Je les remercie de la confiance qu’ils m’ont témoignée. Merci également à la population genevoise, à celles et ceux qui m’ont élue au Conseil national et à la grande famille du Valais.

Au chapitre des remerciements, figurent bien évidemment aussi ceux adressés à notre président sortant, Peter Hess. Cher Peter, je te remercie pour cette année de collaboration au cours de laquelle j’ai pu mieux te connaître et t’apprécier. Le monde, la Suisse et ton canton de Zoug ont connu un automne particulièrement dramatique. Dans ces circonstances difficiles et douloureuses, tu as dignement représenté le Parlement et je t’en remercie en son nom.

J’aimerais enfin vous remercier, vous mes collègues, de m’avoir choisie pour présider, pendant une année, cette assemblée que nous formons ensemble. J’y vois de votre part une marque de reconnaissance des 3 minorités que je représente au sein de ce Parlement : les femmes, la gauche et la Suisse latine. De ces 3 minorités, une seule le restera inéluctablement, du fait de la composition même de la Suisse, c’est la minorité latine. Et votre reconnaissance de cette minorité, de l’importance qu’il y a à la prendre en compte pour l’équilibre du pays, me permet de croire en l’avenir de la Suisse, un avenir où le respect des différences imprègne les relations intercommunautaires, un avenir où les habitantes et les habitants de toutes les régions se donneront la peine de comprendre les autres et de se parler.

Comme les yeux sont le miroir de l’âme, la langue est le miroir d’une culture. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas emprunter la voie de la facilité et utiliser une soi-disant langue universelle pour communiquer entre nous. Nous y perdrions notre richesse. Nous avons la chance de vivre au centre de l’Europe, au carrefour de 3 cultures avec, en prime, une 4e langue rien qu’à nous. Dans un monde en perpétuelle mutation, où les échanges sont toujours plus nombreux et les distances toujours plus courtes, ce multiculturalisme est un atout incroyable que nous devons nous donner les moyens de préserver à tout prix. Même si le romanche est la 8e langue parlée en Suisse, je me battrai pour qu’il puisse continuer de vivre. De même, j’ai soutenu et je soutiendrai toutes les propositions qui contribueront à enrayer le déclin de l’italien. Je ferai enfin tout ce qui est en mon pouvoir pour améliorer, dans cette salle, l’écoute des langues minoritaires nécessaire à leur meilleure compréhension.

Une meilleure reconnaissance mutuelle, une meilleure connaissance de nos capacités et de nos compétences permettra à la Suisse consolidée de s’ouvrir au monde dont elle fait partie.

J’ai toujours trouvé que les discours duraient trop longtemps et je ne voudrais pas abuser de l’attention exceptionnelle que vous me prêtez aujourd’hui.
J’aimerais simplement encore vous dire toute l’importance que j’accorde à notre activité parlementaire et à la dignité d’un Parlement à l’écoute de la population, en phase avec ses préoccupations, jaloux de ses prérogatives non pas pour exercer plus de pouvoir mais pour assumer pleinement les responsabilités qui sont les siennes.

En m’élisant à la présidence de notre conseil, vous venez d’élire la descendante d’émigrés d’Afrique du Nord, qui ont suivi le Rhône avec l’invasion sarrasine et dont on retrouve la trace dans les registres paroissiaux du val d’Hérens aux environs des années 1400. Mes ancêtres sont donc arrivés sur cette terre valaisanne sans y être invités, bien évidemment sans papiers. Ils y sont restés sans permis de séjour, se sont mêlés à la vie locale, apportant leurs forces de travail et leur culture, et ils y ont pris racine. A l’image de mes aïeux accueillis bon gré mal gré mais dont les compétences ont su être utilisées par les autochtones de l’époque, je souhaite que la Suisse du 3e millénaire reconnaisse l’importance des apports de ces personnes qui, venant d’ailleurs, vivent ici et contribuent, par leur travail, à notre richesse. Je souhaite qu’elles trouvent ici, autant que possible, une patrie dans le sens où l’entendait Voltaire, c’est-à-dire « l’endroit où l’on est heureux ».

Au moment de préparer mon discours, je souhaitais que, par respect pour les personnes confrontées à ces conditions de vie dégradantes, par respect pour celles qui se sont engagées à les défendre, notre parlement se donne les moyens d’aborder publiquement la question des sans papiers, d’en débattre et d’adopter une position responsable, en conscience. Je suis heureuse que le bureau du Conseil national ait finalement décidé de mettre cette question à l’ordre du jour de cette session d’hiver et que mon souhait soit ainsi réalisé.

Un employé de Swissair, après avoir assisté à la session extraordinaire que nous avons consacrée à cette affaire, confiait à un journal dominical qu’il n’irait plus jamais voter, écoeuré par la désinvolture et les décisions de ce Parlement. Je ferai tout mon possible, au cours de cette année présidentielle, pour que nos travaux aient de la tenue, pour que cet employé change d’avis et qu’avec lui chaque citoyenne et chaque citoyen de ce pays sachent que leur avis importe, que leur vote influence nos décisions et que ce parlement est constitué de leurs représentantes et représentants.
Oui, voter, élire, ça change quelque chose et je compte sur vous pour m’aider à faire passer ce message le plus largement possible."

Discours prononcé à Berne le 26 novembre 2001.