Rapport de politique économique extérieure : une mauvaise stratégie
Pour la première fois cette année, le rapport sur la politique économique extérieure comporte une partie stratégique qui expose la vision et les intentions du Conseil fédéral pour les années à venir et sur laquelle il est intéressant de se pencher.
Le premier problème auquel on est confronté à la lecture de cette stratégie, c'est le fait qu'elle est basée sur des affirmations qui témoignent d'une foi aveugle dans les vertus du libre-échange pour lutter contre la pauvreté, pour combattre le sous-développement et, finalement, pour apporter le bonheur à l'ensemble de l'humanité. Cela tient plus du dogme ou du catéchisme que d'une analyse circonstanciée et objective de la situation économique des différents pays du monde. Affirmer, comme le fait le Conseil fédéral dans son message, qu' »une politique fondée sur l'économie de marché et l'initiative privée est le préalable et le moteur du développement durable » (ch. 1.4.2.1) tient malheureusement de l'idéologie.
Regardons les faits ! Les exemples abondent de « mauvais élèves » qui n'ont pas suivi les recettes universelles du FMI et de la Banque mondiale. Des pays comme l'Inde, la Chine, la Corée du Sud ou la Malaisie ont adopté une combinaison d'ouverture extérieure et de protection de certains secteurs économiques nationaux et s'en sont plutôt bien portés.
A l'inverse, de « bons élèves » comme la Zambie, qui ont dérégulé, libéralisé, suivi un tempo rapide de réduction du déficit budgétaire, se sont retrouvés, comme le dit la fable, fort dépourvus comme l'hiver fut venu. En clair, ils ont été totalement incapables de faire face à une pandémie comme le sida, non seulement par manque de ressources financières mais surtout parce que les systèmes de santé et d'éducation avaient été démantelés par l'application d'une politique d'ajustement structurel.
On peut reconnaître que la situation est plus complexe, sans pour autant tomber dans la défense aveugle d'une économie planifiée, et le faire aurait rendu la stratégie du Conseil fédéral plus crédible ! Et je ne parle même pas ici des questions que l'on peut légitimement se poser sur la validité d'un système global tel que celui-ci, basé sur une croissance économique effrénée hors de laquelle il n'y a pas de salut !
De plus, une telle stratégie, qui ne prend pas en compte la réalité des pays du Sud, est en contradiction avec la politique d'aide au développement et avec la politique étrangère de notre pays. Elle est contraire à ce que le Conseil fédéral affirme lui-même dans le message quand il dit que la politique économique étrangère ne doit pas uniquement défendre les intérêts de l'économie suisse à l'étranger, mais aussi contribuer à défendre les droits humains, à atténuer la misère et la pauvreté dans le monde et à promouvoir les bases naturelles de la vie. Beau discours ! Beaux principes ! Mais rien n'est dit sur la manière dont la Suisse entend contribuer, comme elle s'y est engagée, à atteindre les Objectifs de développement du millénaire qui consistent notamment à diminuer de moitié, d'ici à 2015 – c'est-à-dire dans 10 ans seulement ! – la pauvreté à travers le monde ou encore à réduire la mortalité maternelle et infantile et le taux d'analphabétisme.
La stratégie du Conseil fédéral vise également à conclure davantage d'accords bilatéraux de libre-échange et d'investissement, notamment avec des pays dits en développement. Elle prévoit spécifiquement un renforcement des dispositions en matière de propriété intellectuelle et cela au-delà des règles de l'OMC. Or, de telles dispositions limitent le droit des paysan-ne-s à échanger et à réutiliser leurs semences. Elles rendent plus difficile l'accès des pays du Sud aux médicaments, notamment génériques, qui permettraient de lutter plus efficacement contre le VIH/sida, ceci une fois de plus avec les Objectifs de développement du millénaire.
Last but not least , la stratégie prévoit que la Suisse conclue plus d'accords internationaux afin d'accélérer la libéralisation du marché intérieur. Cette méthode qui impose un fait accompli en politique intérieure est extrêmement problématique du point de vue de la démocratie. Ainsi, le rapport mentionne à plusieurs reprises des secteurs qui, en Suisse, doivent être libéralisés et s'ouvrir à une plus grande concurrence étrangère, notamment la santé et la formation. Je ne crois toutefois pas me tromper en affirmant qu'une telle intention ne repose sur une aucune volonté populaire.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette stratégie du Conseil fédéral mais, au bout du compte, une conclusion s'impose : il s'agit d'un brouet indigeste et que nous refusons tout bonnement de manger !
Liliane Maury Pasquier
Conseillère nationale



