Que la fille d'Eunice ne connaisse pas l'excision!
C'est la force et le courage des femmes, aussi bien les invitées de la table ronde consacrée au rôle de la femme au Kenya que les religieuses parties en guerre contre les mutilations génitales féminines ou que les femmes masaï qui s'engagent dans le projet de l'Action de Carême au Sud de Nairobi. Qu'elles soient avocate, assistante sociale, professeure d'université ou femmes d'éleveurs, religieuses ou laïques, elles m'ont toutes également impressionnée.
La vie d'une femme kenyane n'est pas une sinécure. Levée à 4-5h du matin pour préparer le déjeuner, elle envoie ensuite les enfants à l'école. Ensuite, si elle vit à la campagne, elle passe la plupart de son temps à aller chercher de l'eau – ce qui peut représenter 40 km à pied pour les femmes masaï – et du bois pour la cuisine, tout en s'occupant des enfants qui ne vont pas à l'école. Il faut ensuite préparer le repas du soir, s'occuper des enfants qui rentrent et du mari. Coucher vers 23 h. Les femmes qui vivent en ville ont le même genre d'horaires et d'activités familiales. Ce qui change, c'est ce qui se passe entre le déjeuner et le repas du soir. La plupart d'entre elles travaillent dans le secteur informel, elles aussi marchent beaucoup, elles passent donc une grande partie de leurs journées dans la rue, à la recherche de travail ou en vendant de petites choses mais sont souvent victimes de harcèlement policier. Ajoutez à cela le fait que les femmes ne peuvent en principe pas posséder ou hériter de terres et de troupeaux, qu'elles sont souvent mariées très jeunes, après avoir été excisées (avec toutes les atteintes à la santé que cela comporte, y compris un risque non négligeable d'infection par le virus du sida) et qu'elles sont moins scolarisées que les garçons et vous aurez compris quelles difficultés sont les leurs.
Dans un tel contexte, la visite que nous avons faite dans cette région aride de Kajiado, à deux heures de route de Nairobi, a été particulièrement marquante. Le projet vise à renforcer la place, la capacité de décision et la formation des femmes de 9 villages masaï. Il motive les communautés de ces éleveurs semi-nomades vivant dans des conditions très difficiles à s'engager pour la dignité et les droits des jeunes filles et des femmes.
Nous avons d'abord visité l'école qui compte maintenant un tiers de filles, chiffre en constante augmentation ces dernières années. Il y a une vraie volonté de soutenir la scolarisation des filles, sachant que celles qui vont à l'école courent moins de risques d'être excisées et d'être mariées très jeunes : valorisation des écoles qui intègrent le mieux les filles, par exemple par l'octroi de prix – et le maître principal n'était pas peu fier de nous montrer les différentes coupes gagnées par son établissement ! – mais aussi visites régulières d'anciennes élèves qui ont réussi leurs études et acquis un métier. Dans le bureau du maître principal, deux grands paquets attirent notre attention. Il nous explique que ce sont des serviettes hygiéniques que l'école distribue aux filles qui en ont besoin. Les maîtresses s'en chargent, notant scrupuleusement la date et le nom de la bénéficiaire. On a ainsi pu empêcher que certaines filles renoncent à venir à l'école, après un épisode de saignement impromptu. Et le fait même d'aborder la question montre une grande évolution des mentalités.
Nous avons ensuite rejoint la communauté rassemblée sous de grandes tentes dressées en plein air pour une belle rencontre entre Suisses et masaï. Chants, danses et grands débats sur le rôle et la place des femmes dans nos deux pays étaient au programme, avec des prises de parole assurées d'Eunice, la responsable locale du projet, mais aussi de plusieurs autres femmes des différents villages concernés. Avant un repas de fête, nous avons pu aborder très librement la question des mutilations génitales et du sida, de la scolarisation des filles mais aussi des garçons que les parents veulent bien évidemment aussi voir bien formés ou encore des possibilités de développement (débouchés pour la vente des bijoux de perles multicolores fabriqués par les femmes, accès à l'eau, etc.). Et la fierté de ces femmes de prendre la parole devant tout le monde, d'être écoutées et considérées, n'était pas la chose la moins émouvante de la journée.
Au moment de se quitter, Eunice, enceinte de 8 mois, nous a encore glissé à l'oreille, comme une confidence, que si son bébé était une fille, elle espérait qu'elle ne serait pas excisée à l'adolescence, comme elle. Je crois que son souhait peut se réaliser.



