Forum social de Mumbai 04

Un autre monde est possible !

 

J'ai eu la grande chance de participer, en janvier dernier, à la « délégation suisse » au Forum social mondial de Bombay/Mumbai, une première à plus d'un titre pour moi. En effet, il s'est agi de ma première participation au Forum Social Mondial (FSM) puisque je n'avais pas pu me rendre à Porto Alegre, la ville légendaire qui l'a vu naître. C'était également mon premier séjour en Inde, ce pays – si l'on ose dire pour ce « sous-continent » peuplé par le sixième de la population mondiale ! – aux contrastes encore plus marqués que dans les quelques pays du Sud que j'avais eu l'occasion de visiter auparavant.

Tout y est excessif : l'odeur acre qui vous saisit à la gorge dès la descente d'avion, mélange improbable de saleté, de chaleur, de pollution et d'épices, comme le chatoiement et les couleurs de saris tous plus beaux les uns que les autres ou encore la richesse insolente de ce jeune époux, le jour de ses noces, collier de billets de banque au cou, monté sur un cheval aussi blanc que ses vêtements et jetant de l'argent alentour comme la misère la plus crasse de ces enfants si maigres qui essayent de ramasser quelque pièce jetée négligemment et qui dorment à même le trottoir, dans le smog et le bruit, à la merci de la première embardée.

Tout y est paradoxe : victime de la mondialisation, l'Inde l'est certainement autant, avec ses centaines de milliers de paysan-ne-s dépossédé-e-s de leurs terres pour permettre la réalisation de titanesques projets d'irrigation, qu'elle en bénéficie avec le boom qu'a connu son économie dans le secteur de l'informatique et des techniques de l'information, créant ainsi quelques niches de prospérité et de progrès, version occidentale.

Paradoxale toujours, l'Inde est à la fois ouverte à l'extérieur (et particulièrement aux capitaux d'investisseurs bien pourvus) et à la fois dirigée par un gouvernement nationaliste qui a pratiqué une politique agressive, notamment vis-à-vis de son voisin le Pakistan, qui a développé son programme d'armement nucléaire et qui fait mine de rendre l'Inde à ses habitant-e-s, par exemple en renommant ses villes et ses régions selon la tradition. C'est ainsi que Bombay est redevenue Mumbai et que la visiteuse que j'étais, remplie de bonnes intentions, s'est retrouvée piégée dans le choix de parler de Mumbai, me donnant bonne conscience et renforçant du même coup, sans le savoir, le camp d'un nationalisme fondamentaliste inquiétant, ou de Bombay, incorrigible Européenne mais solidaire de ces Indien-ne-s qui résistent et qui refusent de céder aux sirènes d'une Inde superpuissance. Décidement, rien n'est simple…et les nationalistes se ressemblent, qui prennent en otage, avec leurs drapeaux et autre hymne national (voyez l'ouverture de la session d'hiver du Conseil national en décembre dernier !) ou avec leurs origines retrouvées et célébrées !

Mais revenons au FSM.

Alors que je faisais plutôt partie des sceptiques à mon départ, ne voyant pas très bien à quoi pouvaient mener toutes ces discussions sans action concrète qui s'ensuivrait, je dois dire que le bilan que je tire de ce Forum un bilan positif, aussi bien d'un point de vue général que personnel.

D'un point de vue indien d'abord, le FSM a permis à un très grand nombre d'ONG locales de se rencontrer pour la première fois, de commencer ce travail de mise en réseau d'autant plus nécessaire dans un pays qui compte pas moins de 15 langues officielles.

Le FSM a également offert la possibilité de mettre en évidence et de renforcer les mouvements des 3 catégories les plus défavorisées de ce pays : les Dalits et les Adivasis ou indigènes qui constituent à eux seuls la toute grande partie des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté (soit environ 30% de la population) d'une part et les femmes d'autre part.

Ces trois catégories de personnes n'étaient pas seulement représentées par des leaders mais étaient aussi réellement présentes au forum, loin de toutes comprendre l'anglais, venues parfois de très loin et en nombre (on a parlé de 30'000 inscriptions de Dalits et le nombre de femmes présentes aussi bien dans la foule que sur les podiums était tout à fait impressionnant).

D'un point de vue régional ensuite, le FSM a permis le rapprochement des mouvements sociaux pakistanais et indien, élément extrêmement important dans cette montée en puissance de leurs deux Etats, belliqueux et possédant la bombe atomique, farouchement opposés dans la question de la souveraineté sur l'Etat du Cachemire, cadeau empoisonné (un de plus) hérité de la (dé)colonisation. Là aussi, on peut penser et espérer que ces premiers contacts permettront une action concertée de poids pour les opinions publiques si les relations entre les deux pays devaient redevenir plus tendues.

D'un point de vue mondial enfin, le FSM de Mumbai constitue un succès puisqu'il a montré qu'il était possible de le délocaliser sans l'appauvrir, au contraire même puisque ce changement de continent a permis d'intégrer beaucoup mieux les mouvements sociaux du continent asiatique.

De plus, comme l'ont relevé de nombreuses personnes ayant participé aux éditions précédentes, ce 4 e forum était beaucoup plus populaire, moins intellectuel peut-être, et plus ancré dans une population que dans des élites. Et il faut avoir eu la chance de participer, comme moi, à un débat sur les discriminations faites aux personnes HIV positives et d'entendre les témoignages et les expériences venant d'Inde, d'Afrique du Sud, du Zimbabwe, du Burundi ou d'Amérique du Sud pour comprendre la signification profonde de ces mots « Forum Social Mondial » et pour repartir enrichi-e, plus fort-e de cet échange et mieux à même de continuer son engagement dans son propre milieu, de retour dans son pays.

Alors, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Bien sûr que non. Restent nombre de questions sur l'utilité d'un tel rassemblement – qui a parfois l'allure d'une grande foire, entre le Salon du Livre, la fête de l' »huma » et le Paléo festival, le tout à la puissance x – même si cette utilité ne fait pour moi aucun doute.

D'autres questions sont encore posées sur la nécessité de transformer le forum en lieu d'actions et plus seulement de discussions mais comment le faire en évitant à la fois l'effet mortifère qu'un recentrage sur quelques problématiques fortes pourrait avoir sur la richesse des questions posées et des mouvements qui les portent et une récupération par l'un ou l'autre parti politique qui signifierait la fin de cette belle aventure ?

N'est-ce pas plutôt aux participant-e-s de ces forums, de retour chez eux, de saisir les instances décisionnaires, leurs associations, leurs partis, pour faire entendre et intégrer les idées force qui ont été débattues au forum ?

N'est-ce pas plutôt aux partis politiques locaux d'être suffisamment à l'écoute pour intégrer dans leurs actions et leurs revendications les échos de la société civile – qu'ils sont censés représenter - que les forums sociaux leur offrent ?

Quoi qu'il en soit – et quelles que soient les réponses à ces questions – un autre monde est possible et même, mieux, plusieurs autres mondes sont possibles et je me réjouis de voir, en attendant le FSM 2005, tout au long de l'année, nos engagements, nos coups de pied dans la fourmilière, nos actions concrètes pour les faire naître.

Liliane Maury Pasquier, conseillère nationale

 

 

 

 

Encadré :

 

Une cinquantaine de personnes d'horizons divers (député-e-s aux chambres fédérales, syndicalistes, journalistes, collaboratrices et collaborateurs d'ONG et d'œuvres d'entraide) ont participé au voyage organisé par la communauté de travail des œuvres d'entraide, en étant certes déléguées par leur organisation, leur association ou leur parti mais malheureusement pas représentatives de la société suisse dans son ensemble.

Ce voyage leur a permis, dans un premier temps d'appréhender l'Inde aussi bien en théorie (conférences, exposés, documentation) qu'en pratique, par la visite en petits groupes de différents projets soutenus par 4 œuvres d'entraide (Caritas, Swissaid, Action de carême, Entraide protestante EPER). Ces projets, modestes par la taille mais importants pour la vie des personnes concernées, sont destinés à soutenir et à renforcer les activités de diverses communautés villageoises parmi les plus démunies notamment pour (re)trouver le droit à la terre, la possibilité de vivre de leur travail (agriculture respectueuse de l'environnement, pêche) et celle de faire face aux aléas de la vie (par exemple grâce à la mise sur pied de programmes de micro-crédits) en impliquant plus particulièrement les femmes qui sont fortement discriminées en Inde.

La deuxième partie du voyage était bien évidemment consacrée au Forum social proprement dit.

1.Voir encadré

 

janvier 2004 - article

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