le refus d'une participation a atalante est un moindre mal
Le récent refus du Conseil national de participer à l’opération Atalante a été largement interprété comme un signe de frilosité de la Suisse sur la scène internationale et comme un cas d’école de l’incapacité de notre pays à s’engager de façon crédible dans un cadre multilatéral. Je voudrais ici expliquer pourquoi et comment – sans être des «pacifistes confus», comme le prétend Jean Ziegler – il était tout à fait justifié de s’opposer à Atalante, de manière responsable et conséquente. Il ne s’agit en effet pas de remettre en cause la solidarité de la Suisse envers les autres pays – encore faut-il savoir quels pays ont le plus besoin de notre appui – ni son nécessaire engagement international. Ce sont bel et bien les ambiguïtés et les défauts inhérents à Atalante qui justifiaient le refus de s’y associer.
Bien loin de représenter la panacée aux problèmes soulevés par la piraterie dans le golfe d’Aden, Atalante semble avant tout briller par son inefficacité. En effet, bien que connaissant un taux de succès moindre, les tentatives d’abordage des pirates ont été plus nombreuses lors du seul premier semestre 2009 que durant toute l’année 2008! Les pirates ont également porté récemment leurs attaques de plus en plus loin des côtes somaliennes…
Au-delà de l’efficacité de l’opération, les tenants de la participation suisse ont usé d’un argumentaire plus que douteux pour la promouvoir: la motivation principale de la Suisse serait le souci de protéger les bateaux du Programme Alimentaire Mondial (PAM), acheminant la nourriture en Somalie, souci légitime s’il en est, puisque la situation dans ce pays est tout simplement catastrophique. Mais un regard sur la carte s’impose: personne n’a réussi à m’expliquer comment le déploiement d’une flotte dans le golfe d’Aden (à la hauteur et au nord de la corne de l’Afrique) aurait pour mission essentielle de protéger les convois du PAM qui arrivent du sud, plus précisément depuis le port kenyan de Mombassa, à Mogadiscio, qui se trouve elle-même au sud du pays, loin de l’action des pirates.
Plus généralement, l’argument même d’aide au développement est douteux: l’opération Atalante représente en effet davantage une défense des intérêts privés d’Etats européens soucieux de protéger leurs propre marine marchande qu’un élan de solidarité envers la population somalienne, qui n’en profite absolument pas. Un tel souci égoïste ne peut en aucun cas être considéré comme une politique d’aide humanitaire ou au développement. Et la participation à Atalante aurait coûté le double du montant alloué à l’aide à la population somalienne! Il y a là une réelle inversion des priorités.
Au-delà de ces considérations, l’excellent niveau des soldats d’élite censés partir dans le golfe d’Aden a été également vanté pour défendre la participation suisse: quel gâchis de ne pas tirer profit d’une force d’intervention dont la Suisse dispose! Or, cet argument est proprement indéfendable puisque les moyens à disposition ne sauraient prendre le pas sur les objectifs recherchés dans leur mise en œuvre. Dans un cadre plus général, ce genre d’arguments s’apparente à du «recyclage institutionnel», à un souci de donner du travail à une institution (l’armée) qui connaît une grave crise d’identité dans le contexte sécuritaire international actuel. Dans le cas de la participation à Atalante, caution ne saurait être donnée à des «experts» prompts à dénoncer l’existence de nouvelles menaces pour s’investir de nouvelles missions. Si une unité de l’armée suisse ne semble pas avoir de raison d’être, il convient de cesser de l’entretenir plutôt que de lui trouver à tout prix un nouveau terrain de jeu.
Au vu de ce qui précède, le refus d’une participation à Atalante est un moindre mal, même s’il ne règle en rien la question des modalités de l’engagement militaire suisse à l’étranger et encore moins le triste sort de la population somalienne. Toutefois, si le pragmatisme remplace le dogmatisme, l’opposition à Atalante peut s’avérer constructive. Sur le plan international, le refus suisse devrait amener à la formulation d’alternatives à une mission inefficace et hypocrite. La mise en place d’une véritable «opération d’aide au développement» de la Somalie – qui met la population somalienne au centre de ses préoccupations, avant les intérêts commerciaux du Nord – demeure une urgence.
Au niveau suisse, ce débat peut s’avérer tout aussi profitable pour autant que les arguments constructifs contre une participation de la Suisse à Atalante ne soient pas noyés dans un discours isolationniste. En effet, l’engagement de la Suisse à l’étranger ne peut être profitable que s’il ne se déclare pas de façon aveugle; il doit être défendu sur un plan politique et moral mais ne doit pas constituer une formule magique qui empêche le débat sur ses modalités et disqualifie d’office toute réserve à son égard. Aller à l’encontre de ce sage précepte représente le moyen le plus sûr de s’engager dans des missions hasardeuses et, à terme, de renforcer le camp des isolationnistes.



