etre ou ne pas etre une ile

Au-delà des enjeux économiques, la votation du 8 février sur la libre circulation des personnes pose une question de fond: voulons-nous, oui ou non, vivre avec les autres?

La Suisse n’est pas une île. C’est une évidence géographique: elle se trouve au cœur de l’Europe. De cette situation centrale, de la petite taille de notre pays et de la mondialisation des échanges découle l’interconnexion économique de la Suisse avec ses voisins: un franc sur trois gagnés en Suisse provient ainsi d’échanges avec l’Union européenne (UE).

La corniche bilatérale

Sur le plan politique en revanche, la Suisse n’occupe pas la place qui est la sienne: contrairement à des pays aussi décentrés que la Bulgarie et la Roumanie, nous ne sommes pas membres de l’UE. Conséquence: l’étroite voie bilatérale empruntée par l’Helvétie lui impose de suivre le chemin européen sans en façonner le tracé. L’âpreté des négociations (sur la fiscalité, par exemple), le contrôle limité du Parlement et du peuple sur les décisions des comités mixtes ainsi que notre adaptation constante à l’acquis communautaire sans pouvoir de codécision font de la voie bilatérale une corniche, dont on peut se demander si elle n’est pas sans issue. Nous aurions donc intérêt à cheminer de concert avec l’UE en adhérant à cette grande œuvre de paix. Malgré ses défauts évidents, c'est bien la construction européenne qui a permis à notre continent de vivre dans la stabilité et de développer une Europe sociale qui peut encore nous servir de modèle. Au-delà du symbole, l’adhésion permettrait à la Suisse de rester maîtresse de ses choix et de contribuer à une Europe qui ne soit pas qu’économique. Toute notre histoire, toute notre expérience de la démocratie et du fédéralisme devraient nous y conduire.

Circulez, ‘y a tout à gagner!

Telle n’est hélas pas la voie choisie par la majorité de la population pour le moment. Il faut dire que l’ouverture de la Suisse se voit sans cesse remise en cause par l’extrême droite (1) à coups de moutons, de doigts préhensiles ou de corbeaux dont le point commun est d’être toujours noirs et de laisser craindre un avenir de la même couleur. Pourtant, la voie bilatérale, à défaut de mieux, n’a pas que des défauts: elle porte même d’indiscutables fruits. Ainsi, l’accord sur la libre circulation des personnes (ALCP), pierre angulaire de l’édifice bilatéral, a nourri en Suisse une croissance de 1% (soit 5 milliards chaque année depuis 2002) et permis la création de 250'000 emplois. Si l’on y ajoute le fait que la libre circulation répond aux besoins des entreprises suisses en main-d’œuvre qualifiée et garantit un accès européen à notre industrie d’exportation, le oui du camp économique à la libre circulation se comprend aisément.

Modes d’emploi

Le oui de la gauche et des syndicats est lui aussi logique: intrinsèquement liées à l’accord sur la libre circulation, les mesures d’accompagnement protègent les salaires et les conditions de travail en Suisse, et les contrôles seront encore renforcés (à hauteur de +20%) en cas de reconduction. Les employé-e-s suisses y trouvent donc leur compte, loin d’être mis hors course par une main-d’œuvre européenne –les plombiers polonais et les autres- qui, c’est prouvé, tend à diminuer en cas de récession (il est vrai que pour circuler «librement», encore faut-il avoir un travail!). La libre circulation est encore plus précieuse pour les 400'000 Suissesses et Suisses qui vivent, travaillent ou étudient dans l’UE.

Vivre avec les autres

Mais sur la corniche bilatérale, l’équilibre est fragile: si d’aventure l’ALCP n’était pas reconduit entre la Suisse et l’ensemble de l’Union européenne (y incluses la Roumanie et la Bulgarie)(2), une période d’incertitude s’ouvrirait pour notre pays. Comme l’écrit Jean-François Drevet, «dans l’histoire de la Confédération, l’isolement a longtemps été une option payante», mais «depuis la fin de la guerre froide», il «apparaît comme inutile et même nuisible»(3): il tient la Suisse à l’écart des alliances et des échanges d’informations nécessaires pour lutter contre les risques mondiaux, dont la crise actuelle est un exemple. Au-delà des enjeux économiques, l’ouverture sur le monde est indispensable à la Suisse. Et je ne parle pas d’une ouverture intéressée qui, selon la logique du saisonnier –un statut heureusement aboli avec l’ALCP- reviendrait à recruter puis à jeter en fonction des besoins. Non, je parle d’une ouverture fondamentale à l’autre, aux autres, au nom d’un socialisme par essence international: ensemble, on est plus forts, et seule la solidarité entre travailleurs et travailleuses de Suisse et d’Europe nous permettra de marcher vers un monde plus juste. Une marche qui commence par un OUI dans l’urne le 8 février prochain.

 

(1) A l’heure où j’écris ces lignes, la commission de politique extérieure du Conseil national examine une initiative parlementaire de l’UDC en faveur du retrait pur et simple de la demande de l’adhésion de la Suisse à l’UE, gelée depuis 1992.

(2) Le 17 janvier, l’ambassadeur de l’UE à Berne, Michael Reiterer, rappelait à ce propos que «l’UE est une institution formée de 27 Etats et la Suisse ne peut pas décider que c’est 25 + 2».

(3) «Et la Suisse?», Jean-François Drevet in Futuribles n°345, octobre 2008, p. 83.

 

 

article paru dans le courrier - 26 janvier 2009

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