La faim justifie plus de moyens
Le 18 septembre, le Conseil des Etats débattait des crédits cadres pour l’aide suisse au développement de 2009 à 2012. Contrairement au National – rétif aux propositions plus généreuses que celle du Conseil fédéral – la chambre des cantons a approuvé une solution de compromis: elle demande un crédit complémentaire en 2009, pour que l’aide publique suisse au développement atteigne 0,5% du PNB en 2015. Une «victoire» modeste: ce montant, issu de calculs d’épicier, doit encore être approuvé par le Conseil national et reste bien en-deçà des engagements de la Suisse.
Sous l’impulsion du Parlement, la DDC a débuté sa nécessaire réorganisation. Ce gage d'amélioration – joint aux preuves de l'efficacité de la coopération suisse, notamment dans le domaine de l'eau – a sans doute contribué à la décision favorable du Conseil des Etats et à ce que le Conseil national ait voté les crédits cadres à l’unanimité. Pour la première fois, un véritable débat sur la hausse de l'aide publique au développement (APD) a eu lieu au Parlement.
Besoins criants -Cette hausse, fût-elle modeste, est requise par le contexte actuel au moins à trois égards. D'abord, et ce n’est pas nouveau, parce que les besoins existent et sont criants: dans le monde, 3 milliards d'hommes et de femmes vivent avec moins de 2 dollars par jour. La Commission consultative de la coopération internationale au développement l’affirme, «le financement du développement reste toujours inférieur aux besoins». Un récent séjour en Afrique subsaharienne m'a confirmé, si nécessaire, l'immensité des besoins de la population dans pratiquement tous les domaines: santé, environnement, éducation, accès à l'alimentation – si possible en quantité suffisante, la qualité venant après – et j'en passe.
Engagements fermes - Autre argument de poids en faveur d’une hausse de l’APD: la légitimité d'instaurer avec ces femmes et ces hommes un solide partenariat pour améliorer leurs conditions de vie est devenue évidente sur la scène internationale. Les Etats signataires de la Déclaration du Millénaire de l'ONU, dont la Suisse, se sont engagés en 2000 à réduire de moitié la pauvreté mondiale d'ici 2015. Pour ce faire, ils ont promis d’augmenter dans ce délai le niveau de leur APD à hauteur de 0,7% de leur PNB. Partant, les quinze «anciens» pays membres de l'Union européenne se sont fixés pour objectif contraignant le pallier de 0,56 % d'ici 2010, et de 0,7% dès 2015. Un pallier d'ores et déjà dépassé par cinq pays: la Suède, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas et le Luxembourg, petit pays bancaire comme le nôtre. Et l’Irlande, qui n’a pas notre niveau de vie, a déjà atteint la barre de 0,54%. Comme ces pays, la Suisse est liée par les engagements pris au Sommet du Millénaire, réitérés à Monterrey en 2002, et corroborés en 2005 au Sommet «Millénaire +5»: le président de la Confédération d’alors y déclara que la Suisse envisageait d'accroître la part qu'elle consacre à l'APD, et ce au-delà de 2008. 2008? Nous y sommes!
Aide frileuse -Or, l’APD versée par la Suisse a au contraire diminué, de 0,4 % du PNB en 2005 à 0,37 en 2007. Selon l’ancien calcul statistique plus proche de la réalité(1), elle se monte même à 0,31%, soit comme en 1991! Et l’objectif du Conseil fédéral avec les crédits proposés était tout au plus d'atteindre 0,4 % sur l'ensemble de la période 2009-2012. La maigreur du sacrifice consenti se justifie d'autant moins que ce n'est pas un sacrifice. En effet – et c'est la troisième raison qui plaide en faveur d'une hausse du montant engagé – l'APD sert les intérêts de la Suisse, aussi au plan économique: chaque franc dépensé sous forme de coopération au développement contribue à notre PIB à hauteur de plus de 1 Fr.50. Et l'aide au développement a créé, en 2006, entre 20’000 et 29’000 emplois dans notre pays. Si l'on ajoute les retombées positives pour la Suisse en termes écologiques, sécuritaires, migratoires et démocratiques, l'aide au développement représente bel et bien une situation de gagnant-gagnant.
Comptes d’apothicaire - Le seuil de 0,5 % adopté par le Conseil des Etats, sur proposition de la majorité de sa commission, représente un petit pas dans la direction demandée par les 200’000 signataires de la pétition «0,7% - Ensemble contre la pauvreté». Un petit pas, car le 0,7% demeure soi disant inaccessible: 2 milliards de plus, ce serait bien troppour l’aide au développement (mais le moindre pour de nouveaux avions de combat). Sans vouloir blesser l'une ou l'autre de ces professions honorables, les différentes propositions faites au Parlement évoquent des comptes d'apothicaire ou des calculs d’épicier. Pourtant, le secrétaire général de l'ONU, M. Ban Ki-Moon, l’a récemment souligné devant l'ONU: en cette période de triple crise alimentaire, énergétique et climatique, les Etats riches doivent plus que jamais tenir les engagements pris au Sommet du Millénaire.
La décision du Conseil des Etats marque tout de même une étape importante: l’acceptation d'une augmentation de l'APD. Mais il en faudra plus pour maintenir les compétences et la réputation de la coopération suisse. Plus aussi pour respecter la Constitution fédérale (art. 54 al.2), qui affirme que «la Confédération contribue (…) notamment à soulager les populations dans le besoin et à lutter contre la pauvreté, ainsi qu'à promouvoir le respect des droits de l'homme, la démocratie, la coexistence pacifique des peuples et la préservation des ressources naturelles.» Oui, l’intérêt de la Suisse, sa crédibilité internationale et, surtout, la misère et la faim de milliards d’êtres humains justifient que l’aide publique au développement soit dotée de plus de moyens!
C’est grâce aux socialistes du Conseil des Etats comme du Conseil national, avec l’appui malheureusement loin d’être unanime des parlementaires PDC et radicaux, que nous osons espérer une augmentation de notre aide au développement, même si elle est modeste. Mais il faudra, pour y parvenir, que les partis dits du centre assument leurs responsabilités!
(1) Depuis 2005, les statistiques suisses de l’aide publique au développement incluent notamment les sommes dévolues aux requérant-e-s d’asile (et non plus seulement aux réfugiés admis), les bourses aux étudiant-e-s étrangers et les remises de dettes amorties depuis longtemps, autant de postes qui ne représentent en fait pas de nouvelles ressources pour les pays en développement.



