birmanie: une breche dans le mur du silence

De tout cœur, je vous remercie de m’associer à cette vente aux enchères. Cet événement original nous montre que la créativité est un moyen solide de résistance face à la répression des droits humains, une arme pacifique face à toutes les armées. A témoin, ce poème d’amour apparemment innocent publié dans un journal birman pour la Saint-Valentin et qui abritait un acrostiche dénonçant la soif de pouvoir du général chef de la junte.

Ce genre d’astuces créatives, c’est une des seules possibilités de s’exprimer au «paradis des censeurs», ainsi que Reporters sans frontières qualifie la Birmanie. Car ce «pays merveilleux» – puisque c’est ce que veut dire Myanmar –  est surtout devenu le pays de l’opacité de l’information: la junte au pouvoir muselle les médias et emprisonne les journalistes étrangers. Grâce à la créativité, mais aussi grâce au courage de journalistes comme ceux de «La Voix démocratiquede Birmanie», la Suisse et le monde ont pu avoir écho de la «révolution safran», emmenée par les moines et réprimée dans le sang à l’automne dernier. L’action de cette rédaction, créée dans le sillage de la remise du Prix Nobel de la Paix à Aung San Suu Kyi, participe à la résistance menée, au sacrifice de sa vie, par cette femme au courage exceptionnel.

Cette résistance, c’est celle qui tient tête à la dictature militaire qui maintient l’écrasante majorité de la population birmane dans une pauvreté indécente: dans ce pays si riche en ressources naturelles, la plupart des enfants ne vont qu’à l’école primaire, et 70'000 d’entre eux sont des enfants soldats. Il faut dire que l’Etat consacre 1% de son budget à l’éducation, contre 40% à l’armée. A ce noir tableau viennent s’ajouter la répression des nombreuses minorités ethniques que compte la Birmanie ainsi que la violation de droits juridiques et politiques fondamentaux. Symbole de cette répression de toute opposition démocratique, Aung San Suu Kyi a passé plus de 12 des 18 dernières années en résidence surveillée. Malgré cela, elle ne se laisse pas réduire au silence, défend la parole de son peuple et se dit frustrée du pseudo dialogue engagée avec elle par la junte, davantage, semble-t-il, pour calmer les pressions internationales que pour associer l’opposition à la nouvelle Constitution.

Les pressions internationales, ce sont celles exercées par des pays comme la Suisse, qui soutient les actions d’organisations d’entraide aux réfugiés birmans en Thaïlande et aux membres de minorités ethniques déplacées. La Suisse a aussi prononcé des sanctions contre les membres du régime et les entreprises qui leur sont proches. Mais les pressions internationales, ce sont surtout celles de l’ONU qui condamne depuis longtemps les violations des droits humains en Birmanie et dont l’envoyé spécial s’est rendu plusieurs fois sur place pour tenter de favoriser une transition politique basée sur un dialogue «entre toutes les parties». Ces démarches semblent, hélas, piétiner. Ainsi, malgré la promesse faite à l’ONU par le premier ministre birman de ne plus procéder à des arrestations suite aux événements de 2007, une centaine de personnes ont été arrêtées depuis. Et la junte militaire a refusé que l’ONU envoie des observateurs pour le référendum constitutionnel du mois de mai et les élections prévues en 2010.

Mais, je l’ai dit en préambule, des brèches s’ouvrent dans le mur de silence qui entoure les violations des droits humains en Birmanie: alors qu’il a fallu plusieurs jours, en 1988, pour savoir que près de 3000 personnes avaient été abattues par les militaires, les choses ont aujourd’hui changé. Grâce aux téléphones portables et aux liaisons satellites, grâce surtout au travail, au péril de leur vie, des journalistes de « La Voix démocratique», grâce à la ténacité de beaucoup d’exilés birmans, grâce au courage du gouvernement en exil et de la LND emmenée par Aung San Suu Kyi, grâce aussi aux actions de sensibilisation et de soutien menées dans divers pays, ici par l’Association Suisse-Birmanie, une fenêtre s’ouvre sur la Birmanie.  Et la révolte des moines a tout de même, pacifiquement, fait vaciller cette junte, l’une des plus brutales au monde.

En cette année 2008, nous commémorons le 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Or, la Birmanie fête un autre 60ème anniversaire, celui de son indépendance, dont le père d’Aung San Suu Kyi a été l’un des fers de lance, et ce au prix de sa vie. Les vœux que je formulerai à cette double occasion rejoignent le thème des films présentés hier au Festival des droits humains de Genève: «je ne suis pas libre si tu ne l’es pas.» Je souhaite que l’engagement des politiques, des associations, des journalistes et des organisations internationales, en Suisse, en Birmanie et ailleurs – je pense particulièrement aujourd’hui au Tibet qui est à son tour sous les feux de l’actualité –  se renforce encore pour que les droits humains et la vraie démocratie triomphent en Birmanie et dans les pays et régions qui l’entourent. Nous avons besoin pour y parvenir de former une alliance solidaire, et, comme l’a dit Aung San Suu Kyi «d’utiliser notre liberté pour promouvoir la <leur>», celle du peuple birman.

Selon le philosophe Alain, «la peur est ce qui gronde dans le courage; la peur est ce qui pousse le courage au delà du but.» Vous et nous, ici présent-e-s ce soir, ne restons pas pétrifié-e-s par la peur, elle est pour nous élan d’action et moteur de résistance. Bravo pour votre combat, qui est aussi le nôtre, et qui nous prouve la justesse des propos de l’anthropologue Margareth Mead: «Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens engagés de tout leur cœur puissent changer le monde. En vérité, c'est bien la seule manière dont on y soit jamais arrivé.»

 

 

15 mars 2008 - vente aux encheres organisee par l'association suisse-birmanie

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