Le dilemme du consommateur face aux roses Max Havelaar
Faut-il acheter des roses Max Havelaar ?
Je me posais cette question depuis un certain temps déjà et un récent voyage au Kenya – dans le cadre du voyage de la délégation suisse organisé par la coalition des œuvres d'entraide autour du Forum social mondial de Nairobi – m'a permis d'aller observer les conditions de production de mes propres yeux et de tenter ainsi de répondre à mon interrogation. Je suis rentrée en Suisse sans réponse péremptoire.
Une visite dans la région du lac Naivasha, à deux heures de route au Nord de la capitale kenyane, nous a permis de prendre la mesure de la très forte pression exercée par les plantations de roses – dont le Kenya est le premier exportateur à destination de l'Europe : des kilomètres carrés de serres (mais oui, il peut faire froid la nuit et les roses poussent mieux si elles sont constamment au chaud), une pollution du lac par l'utilisation massive de pesticides qui mettent en péril tout l'équilibre de l'écosystème et une baisse du niveau de l'eau à cause des besoins très importants en eau de ce type de cultures qui peut même faire craindre, à terme, sa disparition. Inutile de dire que la faune et la flore s'en ressentent, sans parler des atteintes potentielles à la population !
D'un autre côté, ces cultures de roses ont aussi permis d'offrir des milliers d'emplois dans une région qui en manque cruellement. Il faut aussi dire que le grand horticulteur labellisé Max Havelaar établi au bord du lac offre effectivement à ses employé-e-s des conditions de travail meilleures que celles des exploitants voisins, même si on ne peut pas encore forcément les considérer comme particulièrement bonnes, son engagement s'arrêtant à respecter un salaire minimum qui ne permet pas à une famille de vivre décemment. Mais les employé-e-s sont soutenus dans un certain nombre d'actions communes qui doivent leur permettre d'améliorer leur quotidien. A cela, il faut ajouter que l'horticulteur voue aussi une attention particulière aux questions d'environnement (en recourant notamment à l'utilisation d'énergie de production géothermique ou en récupérant l'eau de pluie) et de préservation de la vie sauvage (création de couloirs pour le passage des animaux du parc national tout proche).
Alors, faut-il acheter des roses kenyanes labellisées Max Havelaar parce qu'elles sont « meilleures » que les autres et qu'elles fournissent du travail à des personnes qui en ont vraiment besoin ? Ou faut-il y renoncer parce que l'atteinte à l'environnement est telle qu'il faudrait plutôt inciter tous les producteurs de cette culture intensive à fermer boutique ?
Ce genre de questions nous ramène à une interrogation récurrente dans le cadre de nos actions : faut-il entreprendre quelque chose, même de modeste, même d'imparfait et faire avancer ne serait-ce qu'un tout petit peu les choses, quitte à provoquer des dégâts collatéraux ? Et, si on répond affirmativement à cette question, à partir de quand les effets secondaires deviennent-ils trop importants par rapport aux effets primaires ? Ou doit-on être catégorique et offensif, sans concession et ne rien faire tant que tous les paramètres ne sont pas sous contrôle ? A cette question-là non plus, je n'ai pas de réponse absolue.
Une chose est sûre, pour les fleurs comme pour les fruits et légumes, il faut consommer un maximum de produits locaux et de saison. Dès lors, il faut renoncer sans hésiter aux haricots kenyans que l'on trouve sur les étals de nos magasins en ce moment-même et consommer ces mêmes légumes quand ils sont produits dans nos contrées, en plein été. Ça ne devrait pas être trop difficile ! Où les choses se corsent, c'est quand on ne considère plus des légumes dont il est finalement très facile de se passer mais des produits de consommation beaucoup plus courante, qui ne poussent chez nous ni en été ni en hiver comme, par exemple, les bananes ou le café.
Une deuxième règle pourrait être de se dire que si, pour une raison ou pour une autre, on « doit » acheter des roses en dehors de la saison de production locale, il vaut mieux qu'elles soient labellisées Max Havelaar et renoncer aux autres. Et ce qui est vrai pour les roses l'est aussi pour tous ces produits d'autres contrées qui abondent dans nos magasins.
En tant que consommatrices et consommateurs, nous avons un pouvoir immense et la possibilité d'influencer largement les conditions de production de ce que nous achetons. J'espère que cette responsabilité nous incite à nous engager pour que, au bord du lac Naivasha comme ailleurs, on cultive d'abord des aliments qui profitent directement à la population autochtone puis, pourquoi pas, des produits destinés à l'exportation mais toujours dans le respect de la dignité humaine et de l'environnement. Sinon, des roses, nous n'aurons plus que les épines.



