Fête des diplômes de l'Institut de recherche en santé publique (IRSP)

Je tiens tout d'abord à vous adresser mes sincères félicitations pour le diplôme que vous allez recevoir tout à l'heure. Ce diplôme est en effet le fruit d'efforts de longue haleine et d'une motivation évidente à vous former et cette motivation est certainement une des choses les plus importantes de la vie. Se poser des questions, se donner les moyens d'y répondre, chercher à comprendre, à connaître, à savoir, se perfectionner : ce sont autant d'attitudes qui nous poussent à sortir de nous-mêmes, qui nous font avancer sur le chemin de la connaissance, aussi bien de la connaissance de soi que de celle du monde, et qui nous permettent ainsi d'interagir avec celles et ceux qui nous entourent, de participer à la construction de notre société et de l'influencer même si ce n'est que très modestement.

Cette motivation pour la formation, j'aimerais aussi et surtout l'encourager chez vous, Mesdames, qui, bien qu'ayant des compétences égales à celles de vos compagnons, vous retrouvez aussi nombreuses qu'eux à vous former en formation initiale, vous qui occupez la grande majorité des places de travail dans les domaines social et de la santé mais, au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie, vous qui ne vous retrouvez, selon de récentes études réalisées dans toute la Suisse, plus que 18% des cadres moyens et seulement 1 à 3% des membres des directions générales. Même si le phénomène est moins marqué dans vos domaines d'activité, il reste une constante de notre société contre laquelle nous devons lutter.

Je ne peux dès lors que vous inciter à prendre conscience de vos capacités, à vous laisser avoir envie de faire une carrière. Ne vous culpabilisez pas de devoir concilier vies familiale et professionnelle. Demandez à vos compagnons de partager concrètement les tâches et les responsabilités parentales. Intervenez comme employées auprès de votre employeur, comme citoyennes auprès des pouvoirs publics, pour que l'on mette enfin en place les mesures qui vous permettront de concilier vies familiale et professionnelle : la création de places de crèche en nombre suffisant, la possibilité de travailler et de devenir cadre aussi à temps partiel, pour les femmes comme pour les hommes, des aménagements d'horaires de travail comme des horaires scolaires. Et la liste pourrait encore s'allonger.

Cet appel à l'engagement m'amène au deuxième thème que je souhaite aborder avec vous aujourd'hui qui est celui de la multiculturalité.

En choisissant de travailler dans le domaine social ou dans celui de la santé, vous avez choisi, Mesdames et Messieurs, de travailler avec l'autre, d'être confronté à l'autre, de rencontrer l'autre à longueur de journée, à longueur d'année. Et si n'importe quelle personne est autre pour chacune et chacun d'entre nous, les personnes migrantes, présentes en nombre dans notre pays, sont peut-être encore plus autres dans leurs différences, dans leur « étrangeté » - mot dont la racine est la même qu'étranger.

Contrairement à ce que prétendent des personnes qui ne voient dans l'exil qu'un voyage librement décidé vers l'aventure et la vie facile, pour de simples « raisons économiques » � comme si le fait de ne pas pouvoir vivre dignement n'était pas une raison suffisante de se battre, je pense que, pour quitter son pays, il faut beaucoup de courage et de force, la force du désespoir parfois mais aussi la force de croire qu'ailleurs la vie sera possible, l'énergie que procure la foi en l'avenir, l'espoir. Et pour cela, j'admire les personnes qui ont pris ce risque de partir. En effet, contrairement à elles, je ne sais pas m'exprimer en afghan ou en kurde ni même en espagnol. Contrairement à un certain nombre d'entre elles, je n'ai pas eu à quitter mon pays et tout ce qui m'est cher, dans des conditions d'urgence vitale, en laissant derrière moi tout ce que je connaissais, tout ce que j'avais construit et qui faisait ma vie, en abandonnant tout à la fois ma maison et mes repères. Contrairement à elles, j'ai pu choisir mon métier, mon mari, le nombre d'enfants que je désirais avoir, j'ai trouvé du travail, je peux dire ce que je pense, croire ce que je veux et vivre en paix dans mon pays.

Arrivées dans ce pays étranger qu'est la Suisse pour elles, les personnes migrantes doivent encore faire preuve d'autant de courage et de force pour surmonter les écueils qui ne manquent pas de se dresser sur leur route : d'abord, se faire accepter dans un pays dont la tradition historique d'accueil a malheureusement souvent laissé place, ces dernières années, sous la poussée de mouvements xénophobes et nationalistes, à une attitude extrêmement frileuse pour ne pas dire totalement fermée; ensuite, apprendre, apprendre à connaître les structures et les gens, les modes de faire et la procédure, apprendre à parler la langue et à ne plus avoir peur, apprendre à s'intégrer sans rien perdre de sa propre histoire.

Les personnes migrantes ne peuvent vivre paisiblement dans ce pays que nous partageons que si elles s'y intègrent, que si elles peuvent peu à peu s'y reconnaître et s'y identifier. Nous ne pouvons profiter de leurs expériences et de leurs capacités que si nous leur donnons la possibilité de les faire valoir, sans a-priori, sans ces barrières érigées sous l'effet de la peur et de la méconnaissance.

Et, au carrefour de ces rencontres, vous jouez, vous qui travaillez dans les domaines social et de la santé, un rôle extrêmement sensible et important. Votre attitude, votre ouverture d'esprit, votre curiosité, votre intérêt mais aussi votre connaissance de vous-même, votre participation active à la vie de notre société et votre engagement vont vous permettre de favoriser les contacts, les échanges et le partage réciproque. Cela ne se fait pas tout seul, cela vous demande un effort, la volonté d'aller vers l'autre, dans une rencontre qui devient chemin partagé et qui féconde notre avenir commun. Cela demande aussi de développer des compétences particulières, comme le permet par exemple le programme « compétences transculturelles dans la santé et le social » offert par l'irsp. Et je ne peux qu'espérer que de tels programmes seront fréquentés par de nombreuses personnes prêtes à manifester ainsi la bonne volonté nécessaire à ce processus d'apprivoisement réciproque. Et je ne résiste pas à l'envie de vous citer quelques phrases de ce très beau texte d'Antoine de Saint-Exupéry, « Le Petit Prince » :

«Qu'est-ce que signifie « apprivoiser  » ? dit le petit prince.

- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens ».

- Créer des liens ?

- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde� »

Dans une société multiculturelle, que nos ancêtres aient grandi sur cette terre ou que nous y soyons fraîchement arrivés, nous avons toutes et tous des capacités et des compétences qui peuvent être utilisées pour le bien commun et contribuer au bien-être de la communauté. Grâce notamment au travail compétent et à l'engagement des personnes ressources pour l'accueil et l'accompagnement des personnes migrantes, je souhaite que nous trouvions toutes et tous ici, Suissesses et Suisses de souche et immigré-e-s de toutes les origines, une patrie dans le sens où l'entendait Voltaire, c'est-à-dire « l'endroit où l'on est heureux ».

Discours prononcé le 29 octobre 2002

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