Congrès du parti socialiste du Jura bernois
Introduction
« L’homme et la femme sont égaux en droit.
La loi pourvoit à l’égalité de droit
et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de
la formation et du travail. L’homme et la femme ont droit à un
salaire égal pour un travail de valeur égale. » Voici
ce que dit l’article 8, alinéa 3, de la constitution
fédérale qui est la loi fondamentale de la Suisse.
C’est le 14 juin 1981 – voilà donc plus de 20
ans maintenant – que le peuple suisse s’est prononcé pour
l’égalité entre les femmes et les hommes.
Et pourtant ! Pourtant, pas besoin d’être grand clerc – d’ailleurs
l’expression n’existe pas au féminin – pour
savoir que les femmes sont peu présentes, quand elles ne
sont pas tout bonnement absentes, dans tous les postes à responsabilités
de la société, qu’il s’agisse des milieux économiques,
religieux ou politiques. Elles constituent pourtant plus de la
moitié de la population. Leurs capacités, leur intelligence
sont, en quantité comme en qualité, comparables à celles
des hommes et il ne se trouve plus personne, à l’heure
actuelle, dans notre pays, pour oser dire – et j’espère,
penser – comme l’a fait par exemple l’Eglise
pendant un certain nombre de siècles que le fœtus de
sexe féminin acquiert une âme plus tard que celui
de sexe masculin. Voilà 31 ans, les femmes suisses ont même
reçu un certificat de compétence suffisante et égale à celle
des hommes suisses sous forme de droit de vote.
Où est donc le problème ?
D’abord, et c’est une évidence, on ne change
pas en quelques années des comportements et des points de
vue acquis et entretenus pendant des siècles. Je vous propose
de faire un bref passage en revue de la situation actuelle des
femmes, dans le monde et en Suisse avant d’évoquer
avec vous quelques pistes appropriées pour construire une
société où les différences indéniables
entre femmes et hommes ne soient plus productrices d’effets
négatifs, ni sur les femmes ni sur l’ensemble de la
société.
1.Constat – la réalité des femmes aujourd’hui
Depuis l’aube des temps, la moitié de l’humanité porte des enfants et l’autre pas. Cette différence existe et c’est tant mieux ! Mais ce qui n’est pas tolérable et qui doit changer c’est que cette différence serve à justifier un soi-disant état inférieur de la femme et son maintien dans un état subalterne et dépendant.
Dans le monde
Ainsi, à l’échelle planétaire, le plus
souvent au nom de la coutume, les fillettes sont confrontées à des
obstacles qui limitent leur émancipation et se heurtent
au déni de leurs droits.
Dans de nombreux pays, il est considéré comme normal
d’envoyer prioritairement les garçons à l’école
et de garder les filles à la maison pour travailler. Dans
certains pays, les filles consacrent jusqu’à 80% de
temps de plus que les garçons aux tâches ménagères.
Il n’y a rien d’étonnant, dès lors, à ce
que, sur les quelques 900 millions d’adultes analphabètes
dans le monde, deux tiers soient des femmes.
Autre conséquence de cette inégalité face à l’éducation
: plus de 70% de la population mondiale vivant dans l’extrême
misère sont des fillettes ou des femmes. Et leurs salaires, à travail égal,
partout dans le monde, représentent entre 50% et 80% de
ceux des hommes.
En outre, la violence à leur égard, violation des
droits fondamentaux la plus largement répandue, tue des
millions de petites filles ou de femmes. On estime qu’à l’échelle
du monde, entre 25% et 50% des femmes ont été victimes
de la violence physique ou sexuelle d’un partenaire masculin.
Exemple parmi d’autres de cette soumission à la violence
: la guerre du Golfe a tué plus de femmes et d’enfants
que de soldats.
En Chine et en Inde, pays où, pour des raisons diverses,
il vaut mieux avoir un garçon qu’une fille, les progrès
de la médecine permettent de ne pas mener à terme
une grossesse si le fœtus est de sexe féminin. Résultat
du développement de telles pratiques : un déficit
de femmes estimé à 100 millions.
Dans des pays plus proches de nous, l’exemple des pays nordiques
nous permet de croire à une meilleure intégration
des femmes dans toutes les sphères dirigeantes, grâce à des
mesures de promotions actives. Ainsi, alors que les femmes de ces
pays détiennent le record européen en matière
de taux de fertilité grâce à un généreux
système de protection sociale, elles ont aussi le plus fort
taux d’activité professionnelle du monde occidental
(80% en moyenne) et occupent plus du tiers des sièges de
leurs parlements respectifs : de 42,7% en Suède à 34,9%
en Islande, on retrouve tous leurs voisins, le Danemark, la Finlande,
la Hollande et la Norvège. Le taux d’occupation des
sièges par les femmes est encore de 31% au Parlement européen
alors que la Suisse arrive au 24e rang de ce classement.
En Suisse
Dans la loi
En Suisse, les femmes luttent depuis plus de 100
ans pour leurs droits. Leurs revendications se
sont longtemps concentrées
sur le droit de vote et d’éligibilité mais,
comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est
finalement qu’en 1971 que les Suissesses sont devenues citoyennes à part
entière.
L’émergence d’un nouveau mouvement féministe
et l’arrivée des femmes dans les milieux politiques
ont ensuite permis de promouvoir la cause de l’égalité entre
femmes et hommes. Une initiative populaire demandant l’inscription
de l’égalité entre femmes et hommes dans la
Constitution fédérale a abouti à l’adoption,
le 14 juin 1981, du fameux article constitutionnel 4 alinéa
2, devenu, après l’adoption d’une nouvelle constitution
en 1998, l’article 8 alinéa 3 que j’ai cité en
exergue.
Après l’inscription de cet article dans la Constitution,
différents changements en faveur des femmes ont été mis
en œuvre, notamment l’instauration d’un bureau
fédéral de l’égalité ou l’adoption
d’un nouveau droit matrimonial instaurant l’égalité formelle
dans le couple, en 1988.
Une décennie plus tard, ne voyant toujours pas venir la
concrétisation de l’article constitutionnel sur l’égalité,
les femmes ont décidé de lancer un appel à la
grève et le 14 juin 1991 est dorénavant un jour à marquer
d’une pierre blanche dans l’histoire de la longue marche
vers l’égalité. Cette mobilisation a permis à la
loi fédérale sur l’égalité entre
femmes et hommes d’être adoptée en 1995 et d’entrer
en vigueur l’année suivante.
En 1998, les tâches éducatives étaient reconnues
pour la première fois dans la dixième révision
de l’AVS et une campagne nationale introduite par la Conseillère
fédérale Ruth Dreifuss dénonçait la
violence contre les femmes dans les couples. Cette année
2002 est consacrée quant à elle à une campagne
destinée à sensibiliser la population au partage
des tâches dans le ménage et intitulée – malheureusement
dans un anglais qui devient par trop notre seule langue commune – « Fair
play at home ».
Parmi ces belles avancées, nous avons malheureusement vécu
un grand trou noir lorsque, le 13 juin 1999, le peuple suisse a
refusé d’adopter une assurance maternité pour
toutes les femmes vivant en Suisse. Quelle gifle, quelle déception
! Alors que toutes les autres causes d’absence du travail
sont compensées, avec plus ou moins de conviction et d’efficacité,
la maternité reste à l’heure actuelle dans
notre pays, à la notable exception du canton de Genève,
la seule à ne pas être prise en compte, touchant par
là principalement les femmes mais aussi leurs compagnons
et leurs enfants. C’est là une criante inégalité !
Ainsi, si l’égalité est reconnue aujourd’hui
comme principe fondamental du fonctionnement de notre société et
qu’elle a trouvé sa place dans les lois suisses, elle
n’est pourtant de loin pas encore acquise dans les faits.
Dans les faits
Le domaine éducatif et familial est encore aujourd’hui
celui des femmes, alors que les hommes sont majoritaires à décider
du domaine public. Pourtant, la décennie écoulée
a profondément changé les relations entre le travail
et la vie de famille. Alors que trois mères actives sur
quatre s’arrêtaient de travailler après la naissance
d’un enfant dans les années 70 et 80, elles ne sont
plus que 38% aujourd’hui à faire ce choix et 57 femmes
sur 100 exercent aujourd’hui une activité professionnelle
alors que les hommes sont environ 80%.
Les femmes ont changé, elles sont actives sur le marché du
travail mais l’égalité dans le monde du travail
n’est de loin pas atteinte. Pourquoi ?
De récentes études ont démontré que
la participation des hommes aux tâches familiales et domestiques
a très peu évolué durant la dernière
décennie. Ainsi, en 1997, les femmes consacraient 31 heures
par semaine aux tâches domestiques et familiales, les hommes
16 heures par semaine. Selon cette même enquête, la
responsabilité principale des tâches domestiques incombait à 90%
aux femmes lorsque le couple avait un ou plusieurs enfants en dessous
de 14 ans. Rien d’étonnant donc que les femmes travaillent
majoritairement à temps partiel, avec toutes les conséquences
que cela implique sur leurs possibilités de gain : revenu
moins important pendant la durée de la vie professionnelle,
accès beaucoup plus restreint aux postes à responsabilité et
conséquences négatives sur la sécurité sociale,
avec des rentes réduites en cas d’invalidité et
une limitation de l’accès au 2e pilier, dont 50% des
femmes sont exclues à l’heure actuelle.
Pour comparaison, en France, l’Institut national de la statistique
et des études économiques de Paris a constaté dans
une étude que le travail domestique des hommes a augmenté les
13 dernières années de 11 minutes pour arriver à 2h22’ par
jour. Les femmes, elles cuisinent, nettoient, s’occupent
de leurs enfants durant 4h20’ par jour. Les dénommés
nouveaux pères sont donc plus un mythe qu’une réalité.
57 femmes sur cent travaillent donc à l’extérieur
du foyer. Mais que font les autres ? Elles sont femmes au foyer
(37%) ou rentières (52%). Dans les 21% des hommes qui n’exercent
pas d’activité lucrative, les 3/4 sont des rentiers
et presque un quart sont des étudiants alors qu’un
homme sur cent est homme au foyer. On constate donc que les femmes
se retirent du marché du travail parce qu’elles s’occupent
de leur famille alors que les hommes s’occupent plutôt
d’eux-mêmes !
Le marché du travail est également très divisé.
Les femmes forment 42% des personnes actives sur le marché du
travail. Mais on ne dénombre que 1 à 3% de femmes
dans les directions générales, 18% aux postes de
cadres moyens. La majorité des femmes travaillent dans les
secteurs de la vente, du commerce et des soins corporels, secteurs
où les salaires sont en général moins élevés
que dans les secteurs de l’industrie et de la technologie
où l’on trouve majoritairement des hommes. Etc., etc.,
je pourrais encore donner de nombreux exemples de ces inégalités
dans la répartition du travail et des revenus.
En politique
D’élection en élection, au cours des dernières
années, la proportion des femmes dans les instances politiques
suisses n’a cessé d’augmenter. Mais, comme je
l’ai déjà dit, si la Suisse fait assez bonne
figure en comparaison européenne, elle est encore loin des
meilleurs en la matière.
Où en sommes-nous actuellement ? Au début de cette
année, les femmes occupent 24% des sièges au Conseil
national et 19,5% au Conseil des Etats. Globalement, la part des
femmes dans les gouvernements et les parlements fédéraux
et cantonaux est de moins de 25% alors que les femmes représentent
53% de l’électorat.
Si on regarde d’un peu plus près la situation géographique,
on constate que les femmes sont mieux représentées
en Suisse alémanique alors que l’électorat
romand a toujours été plus favorable aux revendications
féminines, que ce soit pour l’octroi du droit de vote
aux femmes ou pour l’acceptation d’une assurance maternité.
Quant à l’aspect partisan de la représentation
des femmes en politique, les femmes sont nettement mieux représentées
dans les partis de gauche, y compris les Verts. Le cancre de la
classe est ici, sans conteste, l’UDC qui arrive péniblement à 7%
de femmes parmi ses élu-e-s au Conseil national et qui n’a
tout bonnement aucune femme parmi ses Conseillers aux Etats.
Le bilan est donc, à l’heure actuelle, plutôt
mitigé : si, de manière générale, la
proportion de femmes élues n’a cessé d’augmenter
au cours des années, cette augmentation a été relativement
faible lors des dernières élections fédérales
et le résultat des élections de l’automne dernier
dans le canton de Genève qui était à la pointe
constitue un recul spectaculaire puisque la part des femmes élues
y a reculé de plus de 10%. De plus, là aussi pour
la première fois, lors des dernières élections
fédérales, le nombre total de candidates a aussi
reculé et les femmes ont toujours moins de chances d’être élues
que les hommes (entre 1,7 et 4 fois moins de chances selon les
années). La Suisse est donc bien encore, selon les termes
de l’Union interparlementaire, une démocratie inachevée.
2.Pourquoi vouloir changer ?
Comme un enfant a besoin d’une mère et d’un
père pour naître, la société a besoin
d’être gérée par les femmes et par les
hommes. Les femmes ne sont ni meilleures ni pires mais elles apportent
leur vécu, leurs compétences et leur propre sensibilité.
Il faut donc vraiment s’engager dans un combat pour une société équilibrée.
L’égalité entre hommes et femmes répond
tout d’abord à un impératif de justice : une
société qui discrimine la moitié de sa population
n’est ni juste ni démocratique.
Si nous voulons lutter efficacement contre la pauvreté dans
le monde, nous devons nous préoccuper de l’éducation
et de la formation des femmes. La misère, la guerre et la
pauvreté ne peuvent être combattues et la démographie
maîtrisée qu’avec l’aide des femmes. Dans
notre pays également, nous devons développer la formation
des filles et des femmes, leur ouvrir des domaines d’activités
encore inexplorés et leur permettre d’accéder
beaucoup plus largement aux postes à responsabilité,
que ce soit dans le monde économique ou politique.
Je rêve aussi d’une société dans laquelle
hommes et femmes se partagent vraiment les tâches domestiques
et familiales, où ils et elles se sentent coresponsables
du travail productif et…reproductif. Un tel engagement conjoint
auprès des générations nouvelles ne peut que
renforcer des enfants et des jeunes qui en ressentent cruellement
le besoin.
De plus, cerise sur le gâteau, et les entreprises en sont
de plus en plus conscientes, la mixité est source de créativité et
le développement économique a besoin de l’apport
des femmes.
3.Pistes d’actions
Les idées ne manquent heureusement pas pour permettre de mettre en œuvre une égalité nécessaire voire vitale. Sans les développer toutes, je souhaite tout de même évoquer, en vrac :
- Changer les mentalités : non, les femmes ne sont pas plus bêtes que les hommes, elles sont aussi compétentes, elles doivent être présentes dans tous les domaines d’activités. Il n’y a ainsi pas de raison qu’elles constituent plus de 50% des maturant-e-s, presque le même niveau des étudiant-e-s, plus que 30% des doctorant-e-s et un tout petit 6% des professeur-e-s. Elles ne doivent plus avoir à choisir entre des enfants et une carrière et cela demande un certain nombre d’adaptations de la société. Un tel changement de mentalité passe aussi par le travail des médias. Il n’est ainsi pas admissible de constater sans réagir que, lors des dernières élections fédérales, la télévision suisse, dans toutes les régions linguistiques, a donné un temps de parole plus réduit aux femmes candidates qu’aux hommes !
- Diminuer le temps de travail, adapter les structures : pour permettre aux femmes comme aux hommes de remplir leurs tâches tant au sein de la société que de leur famille, il faut impérativement diminuer la durée du temps de travail et l’initiative qui est soumise au vote populaire ce week-end nous permet, à point nommé, de tendre à une meilleure répartition des tâches. Elle ne suffira toutefois pas à permettre aux femmes de mener de front activité professionnelle et vie familiale. Il faut pour cela instaurer au plus vite une véritable assurance maternité, avec un minimum de 16 semaines de congé maternité payé, un congé paternité obligatoire et le développement de structures d’accueil des enfants en bas âge et des enfants en âge de scolarité. Pour ce faire, toutes les démarches sont bonnes, toutes les stratégies sont utiles : qu’elles passent par des projets cantonaux d’assurance maternité ou par un programme d’impulsion fédéral pour le développement de structures d’accueil pour les enfants.
- Féminiser le langage : la langue accompagnant et marquant les évolutions sociales, on ne peut plus prétendre à l’heure actuelle que le masculin, genre prétendu neutre et universel, rend aussi bien compte des femmes que des hommes. La place et la visibilité des femmes dans la société dépend aussi du langage qui joue un rôle fondamental dans la formation de l’identité sociale des individus. Il est utile de rappeler ici que les bureaux de l’égalité entre femmes et hommes ont publié récemment un guide de rédaction non discriminatoire.
- Développer des modèles d’accompagnement : les femmes ayant moins facilement accès à des formes de soutien institutionnalisées (associations sportives ou autres, clubs, accomplissement des tâches militaires, etc.), on doit développer à leur intention des formes de soutien et d’accompagnement par des femmes plus expérimentées dans les domaines qui les intéressent. Un tel projet de « mentoring » – on peut aussi parler de parrainage ou, même, de marrainage – a récemment été mis sur pied par le Conseil suisse des activités de jeunesse.
- Promouvoir les femmes en politique : même après le rejet de l’initiative dite des quotas en mars 2000, le débat autour de mesures ciblées pour une meilleure représentation des femmes en politique est loin d’être révolu. Car une représentation égale des sexes dans le monde politique n’est pas seulement une question d’égalité entre les femmes et les hommes, c’est aussi une question de démocratie. Aujourd’hui, une politique active de promotion des femmes relève surtout de la responsabilité des partis : ils doivent constituer un réservoir de candidates, leur assurer une présence médiatique identique à celles des candidats et les mettre en bonne place sur des listes électorales, toutes actions qui, loin de s’improviser, nécessitent une prise de conscience et un engagement constants.
Il ne nous reste plus, ainsi, qu’à nous mettre au travail…qui, nous l’avons constaté, ne manque pas. Femmes et hommes, nous avons tout intérêt à un monde plus équilibré et plus juste, qui permette à toutes les compétences de s’exprimer, qui offre à nos enfants des parents disponibles et prêts à assumer leur rôle.



