Quelle place pour les femmes
dans la vie politique en Suisse?
Quel rôle pour les femmes dans la vie publique? Cette question se pose avec une acuité particulière en ce lendemain de la Journée internationale des femmes. En tant que parlementaire fédérale, j’y répondrai, plus largement, par quelques considérations sur la place des femmes dans la vie politique en Suisse.
Comme vous le savez, les femmes sont actives dans toutes les branches de la société, à tous les niveaux et dans tous les milieux. Elles constituent, vous constituez, Mesdames, une force indispensable au fonctionnement de notre collectivité, en vous engageant partout, y compris auprès de vos enfants. Non, les femmes ne sont pas une minorité, elles sont même majoritaires dans la société! Mais, au moment de gravir les échelons, les choses se compliquent: les femmes restent majoritairement au bas de l’échelle et, comme l’oxygène, elles se raréfient avec l’altitude.
C’est vrai dans le monde du travail, et notamment dans les hautes sphères de l’économie. Ainsi, à l’heure actuelle, dans les directions d’entreprise, seul un homme sur dix est une femme! Pensez-vous que l’UBS et le monde de la finance rencontreraient les déboires que l’on sait si les femmes étaient plus présentes? En politique aussi, les femmes restent minoritaires: elles sont aujourd’hui 27% au Parlement fédéral, 31% au Grand Conseil et 35% en moyenne dans les conseils municipaux des communes genevoises (Vernier faisant à peine mieux). Au niveau des exécutifs, leur participation fluctue énormément pour atteindre, je vous le rappelle, 0% au sein du Conseil d’Etat actuel! Et l’on connaît le score dérisoire des femmes lors de la récente élection à l’Assemblée constituante… En outre, et en particulier à droite, les femmes sont moins souvent candidates, moins souvent élues et votent moins souventque les hommes. La question est: pourquoi cette raréfaction féminine aux sommets de la vie publique?
C’est certainement, comme en montagne, une question de pression insuffisante. Malgré un article constitutionnel sur l’égalité et sa loi fédérale d’application, la vie d’une femme en politique tient encore et toujours du parcours de la combattante. Etre femme en politique c’est, encore et toujours, avoir le sentiment de prendre la place d’un homme. A témoin, les récents débats sur la parité lors de la désignation, à l’interne du Parti socialiste genevois, des candidates et candidats au Conseil d’Etat.
Etre femme en politique, c’est aussi devoir lutter contre les préjugés qui vous relèguent aux fonctions subalternes. Je me souviens ainsi de cette séance de l’Assemblée parlementaire de la francophonie au Mali où, du fait de mon âge et de mon allure, on m’a prise, sans aucune hésitation, pour une assistante parlementaire.
Etre femme en politique c’est, aujourd’hui encore, devoir justifier de son apparence. C’est recevoir des propositions plus ou moins polies de stylistes de tout poil, de spécialistes en «relookage». C’est aussi se faire épingler dans les médias sur sa coiffure, sur la fraîcheur de son teint ou sur la couleur de sa chemise. A l’inverse, qui songerait à montrer du doigt la calvitie d’un conseiller fédéral?
Etre femme en politique, ou plutôt mère en politique, c’est encore devoir justifier le fait qu’on peut consacrer beaucoup de temps à une activité extérieure au foyer, sans pour autant être une mère indigne et sans, a priori, que ses enfants deviennent tous délinquants ou bien toxicomanes!
Mais être femme en politique c’est aussi, pour moi, mettre au premier plan les idées que l’on défend, plutôt que sa propre carrière. A ce propos, je me réjouis de l’interdiction du cumul des mandats récemment adoptée par le peuple genevois. Je suis en effet convaincue qu’il y a de la place pour tout le monde, que la politique a besoin de toutes les capacités et de toutes les compétences des citoyennes et des citoyens qui s’y intéressent. Je suis aussi persuadée que la politique est faite pour les femmes et que, pour s’y sentir bien, elles doivent l’investir en masse.
Encore faut-il, pour cela, lever les obstacles à cet engagement. Encourager le partage des tâches, offrir aux pères la possibilité d’être plus présents auprès de leurs enfants, développer l’accueil extrafamilial et aménager l’horaire des séances car, concrètement, les jeunes mères qui travaillent peinent aujourd’hui à ajouter aux séances de bureau et aux commissions à la Migros des séances de commission! Ce n’est pas un hasard si près de 2/3 des élues municipales du canton de Genève n’ont pas de jeunes enfants à charge et si 84% d’entre elles ont plus de 40 ans…
Il nous faut aussi promouvoir les femmes à l’intérieur des partis et, plus fondamentalement, travailler à changer les mentalités: non, les femmes ne sont pas plus bêtes que les hommes! Non, elles ne sont pas juste bonnes à porter de la lingerie fine ou à changer des couches! Et non, il n’y pas que des «hommes politiques», comme disent les médias!
En conclusion, la Suisse reste donc, selon les termes de l’Union interparlementaire, une démocratie inachevée. Mais ne nous décourageons pas! Les femmes avancent, malgré tout. A témoin, par exemple, la toute récente élection de la socialiste Esther Waeber-Kalbermatten au Conseil d’Etat d’un canton dont je connais bien, pour en être originaire, la préséance masculine!
En solidarité avec elle et avec celles d’entre vous qui vous engagez malgré les difficultés pour une société meilleure, en solidarité aussi avec toutes ces femmes qui payent leur engagement de leur vie, de leur santé ou de leur liberté, Ingrid Betancourt, Aung San Suu Kyi et d’autres moins connues, je vous souhaite et nous souhaite à toutes, puisqu’il est encore temps, une belle Journée des femmes!
Et que les fruits de cette soirée nourrissent votre parcours futur au niveau communal, cantonal ou national: grâce à vous, le monde changera! Comme le disait l’anthropologue Margareth Mead: «Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens engagés de tout leur cœur puissent changer le monde. En vérité, c'est bien la seule manière dont on y soit jamais arrivé.»
table ronde - Vernier, conseil municipal - 9 mars 2009



