nos differences sont autant d'epices

Mesdames, Chères participantes,

Soyez les bienvenues à ce 4ème Forum des femmes de l’Union mondiale des aveugles (UMA). Au nom du Parlement suisse, et plus particulièrement au nom de la Commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil des Etats, je me réjouis de votre présence à Genève et vous souhaite de fructueux échanges.                                 

«Etre aveugle dans le monde – égalité et diversité»: c’est la devise de l’assemblée générale de l’UMA qui se tient ces prochains jours. La diversité donne à l’humanité sa saveur. De pays divers, hommes ou femmes, avec ou sans handicap, de tous âges, de tous bords, nos différences sont autant d’épices. Comme l’écrit Alexandre Jollien, écrivain et philosophe suisse qui vit avec une infirmité motrice cérébrale, «chaque homme <permettez-moi de rajouter: et chaque femme> est, à sa mesure, une délicieuse exception» (1). Le préambule de la Constitution suisse affirme d’ailleurs la nécessité de «vivre ensemble <nos> diversités dans le respect de l’autre et l’équité.»

Trop souvent, hélas, ces épices que sont nos diversités deviennent des épines, des sources d’inégalités. Ainsi, être femme est, en soi, un handicap. Par exemple, au niveau mondial, plus de 70% des personnes qui vivent dans l’extrême misère et 2/3 des analphabètes sont des femmes. En Suisse aussi, les femmes sont, avec les enfants, les plus vulnérables à la pauvreté et elles gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes. Et partout dans le monde, les femmes sont les premières victimes de violences.

L’accès à la formation, à l’emploi, le respect de l’intégrité corporelle et l’autonomie doivent être pleinement garantis aux femmes, afin qu’elles puissent jouir d’une meilleure qualité de vie, mieux, d’une vie de qualité. Une vie de qualité, c’est aussi ce que demandent les personnes aveugles et malvoyantes, comme toutes celles qui vivent avec un handicap. Car ces personnes sont, elles aussi, frappées de discriminations et doublement quand elles sont femmes. Beaucoup d’entre vous le savent pour le vivre au quotidien et la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées nous rappelle «que les femmes et les filles handicapées sont exposées à de multiples discriminations» (Art. 6).

Cette double discrimination est diversement vécue selon les femmes, les handicaps et les pays. Au niveau mondial, pas moins de 99% des femmes handicapées sont illettrées. En Suisse, un exemple concret illustre clairement la double discrimination: ainsi, notre assurance invalidité pénalise les femmes handicapées. En effet, une femme dont le handicap ne lui permet plus d’exercer son activité professionnelle à plus de 50%, et qui travaillait déjà à mi-temps pour s’occuper de ses enfants en parallèle, ne recevra aucune rente. De son côté, un homme restreint au mi-temps touchera une demi-rente pour compenser sa perte de gain. Bien sûr, le texte de la loi est neutre, mais, de fait, seuls 12% des hommes travaillent à temps partiel en Suisse, contre 59% des femmes! La vision sexiste de l’assurance invalidité, qui reflète celle de la société tout entière, revient donc à dénier aux femmes la valeur de leur travail domestique et familial. Pourtant, vous savez comme moi que s’occuper de petits enfants et tenir une maison ne permet pas précisément de s’accorder des pauses réparatrices…

Loin de moi cependant la volonté de me montrer alarmiste quant à la situation des femmes handicapées: d’abord parce que vous êtes là et que, c’est ma conviction profonde, l’union fait la force. Vous faites et vous ferez encore avancer la condition des femmes aveugles et malvoyantes, celle des femmes handicapées  et celle des personnes handicapées en général. La cause des personnes handicapées a d’ailleurs, comme celle des femmes, déjà fait de grands progrès. Au niveau international, je pense notamment à la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, qui est entrée en vigueur le 3 mai dernier et qui a été largement façonnée par les personnes concernées elles-mêmes.

Au niveau suisse, la Constitution fédérale affirme que, je cite, «nul ne doit subir de discrimination du fait notamment (…) de son sexe (…) ni du fait d’une déficience corporelle» (Art. 8). Depuis 2004, la loi fédérale sur l’égalité pour les handicapés concrétise cette protection constitutionnelle et elle déploie déjà des effets positifs, notamment en matière d’accessibilité aux transports et aux bâtiments publics.  Un certain nombre de projets pilotes sont également en cours: au niveau du pays, le budget d’assistance, qui est une indemnité calculée en fonction des besoins de la personne handicapée, apparaît comme un chemin possible vers plus d’autonomie. Et certains cantons testent avec succès le vote électronique, qui offre aux personnes handicapées de la vue la possibilité de voter sans l’aide de tiers tout en garantissant le secret du vote. C’est un grand pas vers la participation politique des personnes handicapées, qui est encouragée à l’article 29 de la Convention de l’ONU, et c’est surtout un grand pas vers la participation des femmes handicapées, d’autant plus importante que les femmes, avec ou sans handicap, participent moins que les hommes à la vie politique. Leur implication, votre implication est pourtant nécessaire pour défendre vos droits, changer votre vie et réaliser vos rêves. A la société de vous en donner les moyens!

Car malgré les progrès accomplis, beaucoup reste à faire. La Suisse doit commencer par signer et ratifier la nouvelle Convention de l’ONU, comme elle a du reste accepté de le faire dans le cadre de son examen périodique universel par le Conseil des droits humains. Elle doit aussi améliorer l’intégration des personnes handicapées dans le monde du travail, notamment celle des femmes, dont certaines témoignent qu’elles ne sont «pas considérées d’égal à égal» ou qu’elles doivent «en mettre plein la vue pour être acceptées.»(2) Du reste, le gouvernement suisse élabore actuellement un rapport qui vise à renforcer l’intégration professionnelle des personnes handicapées. Mais il faudra aussi que les autorités suisses réussissent à  faire accepter par le peuple un financement additionnel de son assurance invalidité par le biais de la TVA, financement  indispensable à l’accomplissement de sa mission d’intégration.

«Comment voyons-nous l’avenir interrogeait récemment Sabine Aquilini,  secrétaire générale de la Fédération suisse des aveugles, pour répondre ensuite, «Nous ne le voyons pas. L’avenir ne se voit pas. On peut seulement l’envisager». (3) L’envisager et, je rajouterais, contribuer à le façonner. Comprendre et faire comprendre que c’est le regard de la société qui exclut plus sûrement que le handicap lui-même. Tout faire pour que diversité rime avec égalité. Améliorer concrètement la vie des femmes et des hommes avec un handicap visuel.

«On ne voit bien qu’avec le cœur», disait l’écrivain français Saint-Exupéry. C’est donc de tout cœur, Mesdames, chères participantes, que je vous souhaite des échanges productifs et que je vous redis: «bienvenue!», bienvenue que je souhaite également, par avance, à l’ensemble des participant-e-s à l’Assemblée générale de l’Union Mondiale des Aveugles qui s’ouvre lundi et à laquelle je ne pourrai malheureusement pas assister, étant moi-même en séance de commission à Berne.

Que le climat de la Suisse, Etat dépositaire des Conventions de Genève, que le climat de cette même Genève, ville des droits humains, inspirent vos travaux!

 

(1) Alexandre Jollien, Le métier d’homme.

(2) Femmes et handicap: double discrimination, Procap 3/2008.

(3) Newsletter «Eclaircies», n°2, juin 2008.

 

 

16 aout 2008 - forum des femmes - assemblee generale de l'union mondiale des aveugles - geneve

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