Vous faites beaucoup de bien a la suisse!
Je vous remercie de tout cœur de m’associer aujourd’hui à la remise du Prix «Femme exilée, Femme engagée». Ce prix est, je le crois, d’une grande importance dans la Suisse actuelle, où la tendance à diviser notre communauté humaine en catégories, et à jouer ces catégories les unes contre les autres, est plus forte que jamais: les femmes contre les hommes, les Suisses contre les «étrangers» -puisque c’est ainsi que l’on nomme ici celles et ceux qui ont affronté l’exil-, ces oppositions servent de prétexte à des attaques frontales toujours plus dures, au détriment du lien social et de la solidarité. En mettant l’accent sur vos parcours personnels, ce prix donne un visage à ces catégories, il rappelle que les «étrangers», que les femmes, sont des êtres de chair, en tant que tels dignes de respect et de droits, comme tout-e membre de notre société.
Chères lauréates, chacun de vos parcours est une leçon de vie, chacune de vos trajectoires est un modèle de courage, de résistance et d’humanité. En tant que femme non exilée, je suis pleine d’admiration face à la force qui vous a permis et qui vous permet encore de mettre la déchirure de l’exil au service des autres. En tant que femme engagée, je me sens sœur de vos combats. Et en tant que politicienne, j’aimerais relever quelques enseignements politiques qui se dégagent de vos paroles et de vos chemins de vie.
Tout d’abord, je constate que, pour plusieurs d’entre vous, vous avez dû quitter votre pays parce que vous étiez femmes: que ce soit pour vous libérer d’un mariage qui a tourné à la séquestration, que ce soit pour fuir les violences réservées aux femmes en temps de guerre, que ce soit pour échapper à une loi qui condamne les femmes qui ont eu des relations avec des étrangers, vous avez subi de plein fouet les inégalités qui s’exercent, ailleurs comme ici, au détriment des femmes. Ces inégalités, nous devons les combattre sans relâche, pour que partout dans le monde, les femmes puissent travailler et être rémunérées à l’égal des hommes. Pour que, partout dans le monde, elles puissent bénéficier des mêmes droits civils et civiques. Pour que, partout dans le monde, elles puissent être protégées des violences que sont les mariages forcés, les excisions, les viols et les violences conjugales.
Ce qui ressort aussi de vos parcours, c’est, une fois arrivées en Suisse, une volonté d’intégration à tout épreuve, «contre vents et marées»: «vouloir, c’est pouvoir», dites-vous, vous qui parlez de «lutte», de «force» et de «ne jamais baisser les bras», de «ne jamais renoncer.» On est loin du cliché, porté par certains milieux populistes, du migrant paresseux, profiteur et rétif à toute intégration: vous êtes avides «d’apprendre, apprendre et encore apprendre.»
La réciproque, en revanche, pose problème: le pays d’accueil qu’a toujours été la Suisse se barricade dans une méfiance croissante et a durci sa législation sur les personnes migrantes. Toutes proportions gardées, ces durcissements ne sont pas sans rappeler les termes de la controverse de Valladolid, quand les tenants de la colonisation et de l'esclavage les justifiaient par le soi-disant caractère inférieur des Indiens et la mise en doute de leur nature humaine. Fort heureusement, en 1550, ce sont les tenants d'un principe d'humanité universelle qui ont fini par l'emporter. Dans ce sens, nous devons nous opposer fermement aux durcissements supplémentaires qui sont dans l’air, comme les différents projets qui veulent rendre plus difficiles l’obtention et la conservation de la nationalité suisse.
Nous devons, au contraire, nous engager pour promouvoir une véritable intégration. Cette intégration doit être enclenchée dès les premiers instants, en offrant aux personnes migrantes un véritable accueil, loin de l’humiliation vécue par certaines d’entre vous. Elle doit être poursuivie par la possibilité officielle de subvenir à ses besoins en se formant et en travaillant, car comment reprocher aux étrangers d’abuser de l’aide sociale ou de travailler au noir si on ne leur donne pas les moyens de faire autrement? Cette intégration passe aussi par l’extension des droits politiques aux citoyennes et citoyens d’origine étrangère, des droits particulièrement importants pour vous qui militez pour la défense de vos communautés d’origine, et que plusieurs d’entre vous revendiquent ou ont déjà pu exercer.
Ce qui me frappe encore, c’est l’importance dans vos combats pour la justice, la liberté et la dignité humaine du «vivre ensemble», du «respect», de la «tolérance». «L’Union fait la force», dites-vous, et vous avez su mettre vos difficultés personnelles au service d’un engagement collectif. Une belle leçon à suivre pour une Suisse individualiste et souvent dégoûtée du politique! Cette dimension communautaire n’est pas sans rapport avec la religion, dans son sens étymologique de «ce qui nous relie les un-e-s aux autres»: on le voit avec l’attribution du prix «association» à la halte femmes d’Emmaüs Genève et du Prix d’honneur à Sœur Marie-Rose Genoud. Bravo à ces femmes qui font fructifier leur talents au bénéfice de celles et ceux qui en ont besoin, des requérant-e-s d’asile aux femmes en difficulté!
Indépendamment de vos croyances et appartenances religieuses, bravo à chacune d’entre vous pour votre foi en l’être humain. Et merci de nous rappeler que «la femme est l'avenir de l'homme» et que «l’avenir de l’autre est le mien.» Merci aussi de contribuer à cette «unité dans la diversité» qui a fondé la Suisse et qui continue de faire sa richesse: c’est écrit dans le préambule de la Constitution, nous devons être «déterminés à vivre ensemble <nos> diversités dans le respect de l’autre et l’équité». Merci à vous toutes de nous y aider: vous faites, Mesdames les lauréates et initiatrices de ce prix, beaucoup de bien à la Suisse!



