Renouveler l'alliance
Nous sommes aujourd’hui réuni-e-s pour célébrer l’anniversaire de la Suisse, et plus précisément celui du Pacte du 1er août 1291. A l’origine de la Confédération se trouve en effet une alliance: celle de trois cantons alpins, Schwyz, Unterwald et Uri, qui se sont engagés, je cite, «à se prêter les uns aux autres n'importe quels secours, appui et assistance(…) dans l’intérêt et le profit de tous.»
Tout cela, vous le savez, bien sûr, pour l’avoir appris à l’école et commémoré à plusieurs reprises, chaque 1er août de votre vie. Mais ce que j’aimerais vous dire aujourd’hui, c’est que cette alliance originelle, qui s’est ouverte au fil des siècles à d’autres cantons, d’autres cultures et d’autres langues, cette alliance n’est pas que de l’histoire ancienne. Récemment, vous, citoyennes et citoyens de Frasses, avez très concrètement refait un semblable choix d’alliance, en décidant, au 1er janvier 2004, de vous réunir en une seule commune avec vos voisines Aumont, Granges-de-Vesin et Montet!
A un niveau plus symbolique, c’est un peu comme dans un couple: le choix de vivre ensemble peut durer, mais il doit, pour cela, être sans cesse renouvelé. Aujourd’hui encore, nous, habitantes et habitants de Suisse, avons à rechoisir de former communauté… ou non. Aujourd’hui encore, nous devons décider de rester solidaires les uns, les unes des autres... ou non. Aujourd’hui encore, au fil de nos paroles, de nos actes et de notre participation politique, nous cherchons à tisser une petite partie de la vaste famille humaine… ou non.
Comme en 1291, ce choix de continuer à faire la Suisse ensemble n’est pas désintéressé. Mais même si l’on peut déplorer l’individualisme qui marque nos sociétés, celui peut se marier parfaitement avec la plus belle des solidarités. Permettez-moi de l’illustrer au moyen d’un exemple, celui de l’Assurance invalidité.
Car, en effet, qu’est-ce que l’AI, sinon une œuvre sociale qui transforme le souci égoïste – et bien légitime – de se protéger soi-même des conséquences d’un handicap, d’une maladie chronique en élan collectif de solidarité? C’est ainsi que les prestations versées à celles et ceux qui en ont besoin sont financées grâce aux contributions de celles et ceux qui pourraient en avoir besoin un jour. La devise historique de la Suisse, «un pour tous, tous pour un» prend ici un sens très concret.
Comme vous le savez sans doute, nous voterons le mois prochain sur un projet de financement additionnel de l’AI, qui connaît de graves difficultés financières. En vertu du principe d’assurance dont je viens de parler, la hausse – minime et temporaire – de la TVA qui est prévue dans ce projet se justifie pleinement: en effet, l’ensemble de la population doit contribuer à sauvegarder l’AI, dans l’intérêt bien compris de chacune et chacun.
En outre, ce projet fait d’une pierre deux coups. Il permet de stopper l’endettement de l’AI et, ce faisant, lui donne un coup de pouce pour qu’elle puisse poursuivre sa mission, à savoir garantir un minimum vital et assurer l’intégration des personnes en situation de handicap ou malades chroniques. En même temps, la loi liée à ce projet prévoit la création d’un Fonds AI séparé de l’AVS, une AVS qui doit actuellement assumer la dette de l’AI. Cette séparation permettra donc de garantir durablement le versement des rentes de vieillesse.
Comme vous le voyez, ce projet rejoint l’esprit de l’alliance solidaire qui a fondé la Suisse. Cette solidarité n’a de sens et d’effet que si elle unit l’ensemble des membres d’une société, quel que soit leur âge, leur état de santé ou leur parcours de vie. Comme le dit le préambule de notre Constitution, je cite, «la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres». En cette période de crise économique, la nécessité de faire, toutes et tous, front commun face à l’adversité se fait tout spécialement sentir.
Hélas, la tendance, dans la Berne fédérale, est plutôt de créer la division et de mettre sous pression les assurances sociales, l’AI comme les autres, au risque de frapper d’une double peine les personnes les plus démunies. Ainsi, par exemple, la révision de l’assurance-chômage, qui a été récemment acceptée par la majorité du Conseil des Etats, prévoit de réduire les prestations aux jeunes, des jeunes pourtant durement touché-e-s par la crise de l’emploi. Comme si le fait de les priver d’allocations allait leur permettre, comme par magie, de retrouver du travail…Prenons garde à ne pas nous laisser diviser, à ne pas nous laisser opposer les un-e-s aux autres. Que nous soyons au chômage ou en emploi, jeunes ou vieux, malades ou en bonne santé, nanti-e-s ou moins bien loti-e-s, serrons-nous plutôt les coudes, c’est ce qui fait notre force!
Mais revenons au niveau local. Là aussi, seule l’union fera la force, seule l’alliance des énergies permettra de remporter des victoires et d’améliorer la qualité de vie de chacune et chacun. En guise d’exemple très concret et qui, sans doute, vous parlera, je pense à la lutte contre les nuisances sonores insupportables qui sont dues aux avions de combat de l’aérodrome de Payerne, dont beaucoup d’entre vous ont à pâtir. Pour obtenir une réduction notable du nombre de mouvements de ces avions, une limitation stricte des horaires de vol, une large protection contre le bruit par le biais de l’assainissement des bâtiments et j’en passe, seule l’action collective a des chances d’aboutir, l’action solidaire de celles et ceux qui sont concerné-e-s avec celles et ceux qui le sont moins, voire pas du tout, en lien avec d’autres communes qui connaissent, ailleurs, les mêmes difficultés! Ceci est valable à Frasses comme partout, à petite ou à grande échelle. Comme le disait l’anthropologue Margareth Mead: «Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens engagés de tout leur cœur puissent changer le monde. En vérité, c'est bien la seule manière dont on y soit jamais arrivé.»
Mesdames et Messieurs, vous le savez, à la crise économique et financière mondiale s’ajoute, en Suisse, une crise de notre image sur la scène internationale, sur fond de facilités fiscales et de secret bancaire à but fort peu altruiste. C’est donc bien jusque-là, à l’échelle du monde, en partant du niveau d’une commune comme celle-ci, que nous devons aujourd’hui réaffirmer l’esprit communautaire qui a fondé la Suisse il y a 718 ans. Un esprit qui est du reste ancré dans notre Constitution, dont le préambule affirme que le peuple et les cantons suisses sont, je cite, «résolus à renouveler leur alliance (…) dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde.» Je nous souhaite à toutes et tous que le 1er août 2009 soit l’occasion de remettre cet esprit… à neuf!