Pour le meilleur (possible) plutôt que pour le pire

Lundi 01 Mai 2017
Type d'activité: 
discours/exposé
Source: 
Union syndicale valaisanne

Notre existence d’êtres humains, dans toute sa richesse, ne devrait pas se réduire à notre rapport au travail. C’est, hélas, trop souvent le cas, en particulier quand le trop de travail ou, au contraire, son absence, dévore l’humain, son équilibre, sa dignité. Il faut dire que, même si la vie, c’est plus que le travail, le travail tient une place importante dans la vie. Que l’on se forme pour entrer dans son monde, que l’on en exerce un rémunéré ou non, que l’on en recherche un ou que l’on soit en âge de quitter son marché, le travail contribue à notre bien-être matériel et non-matériel, ainsi qu’à notre place dans la société.

C’est sans doute parce que le travail touche tout le monde de manière si profonde que la réforme des retraites passionne autant les habitantes et habitants de ce pays. En cette journée revendicative internationale des travailleuses et travailleurs, j’aimerais vous dire quelques mots de la réforme « Prévoyance vieillesse 2020 ». Le système des retraites en Suisse est LE grand acquis social des travailleuses et travailleurs, qui garantit la solidarité entre personnes professionnellement actives et retraitées, entre employeurs et employé·e·s. Son premier pilier, l’AVS, permet en outre une certaine redistribution des hauts revenus vers les plus faibles - la totalité du salaire étant soumise à cotisation alors que la rente est plafonnée -.

Pourquoi, me direz-vous, réformer ce système qui, dans l’ensemble, marche si bien ? Parce que des changements démographiques sans précédents viennent bousculer cette « vieille dame » qu’est notre prévoyance vieillesse. Le principal bouleversement, c’est le départ imminent à la retraite des membres des générations du baby-boom – dont vous avez un exemplaire vivant sous les yeux -. S’y ajoutent une espérance de vie plus forte et des rendements de capitaux plus faibles. Le tout menace sérieusement la santé, notamment financière, de notre vieille dame. Sa première jambe, l’AVS, pourrait être amputée d’un déficit d’environ 7 milliards de francs en 2030. La seconde, le deuxième pilier, manquant de moyens, a déjà dû mettre sur pied - pour la plupart des grandes caisses de pension et pour la partie surobligatoire de la prévoyance – des taux de conversion inférieurs aux fameux 6.8%. Quant à la 3ème jambe – le 3ème pilier-, c’est bien connu : beaucoup n’en ont pas !

En outre, le système actuel est loin d’être parfait. Les rentes ne sont pas à la hauteur d’une retraite digne pour toutes et tous, que ce soit les rentes de l’AVS, toujours plus en retard sur les salaires, ou celles, déjà rognées, du 2ème pilier. Le 2ème pilier, justement, offre une couverture insuffisante aux personnes qui touchent un bas salaire et/ou travaillent à temps partiel. Parmi elles, une large majorité de femmes, les femmes dont les rentes LPP sont inférieures de près de 2/3 à celles des hommes, un demi-million de femmes à la retraite ne touchant carrément qu’une rente AVS. Les personnes qui se retrouvent au chômage à un âge relativement avancé sont, elles aussi, insuffisamment protégées, perdant en général la couverture d’assurance LPP et se voyant contraintes de retirer l’entier du capital.

Dans ce contexte, la réforme « Prévoyance 2020 » garantit le financement des retraites jusqu’en 2030. Elle maintient le niveau global des rentes tout en apportant une hausse historique des rentes AVS – à noter que l’initiative AVSplus a joué un rôle déterminant dans cette hausse!-. Ce projet permet aussi une meilleure couverture, dans le 2ème pilier, du temps partiel, des bas salaires, des chômeuses et chômeurs âgés. Enfin, il renforce les possibilités de flexibilisation de la retraite.

Bien sûr, ce n’est pas la solution la meilleure dans l’absolu, mais c’est sans aucun doute la meilleure solution possible dans le contexte actuel. On sait avec quelle difficulté le Conseil des États – sa commission, d’abord sous ma présidence, puis sa plénière – a pu obtenir ce projet de compromis, qui remanie en profondeur la version initiale du Conseil fédéral et, surtout, évite les démantèlements voulus par le Conseil national.

Cela dit, ce projet fait plus que d’éviter le « pire » – comme la retraite pour toutes et tous à 67 ans, le gel de l’adaptation des rentes AVS au coût de la vie et aux salaires, le déclin du soutien financier de la Confédération à l’AVS, ou encore des coupes sur le dos de la veuve et de l’orphelin -. Cette réforme permet de compenser aussi dans l’AVS la baisse du taux de conversion dans le 2ème pilier, due à la situation des marchés, qui concernera uniquement les futur·e·s retraité·e·s. Concrètement, pour la première fois depuis 1975, les nouvelles rentes AVS individuelles seront augmentées de 840 francs par an, jusqu’à 2’712 francs pour les couples, ce qui équivaut à une hausse de 3% à 6% (pour les plus bas revenus). Et dans le 2ème pilier, l’abaissement du seuil d’accès améliorera la couverture des temps partiels et des bas revenus. (Les 45 ans et plus, qui n’auront pas le temps de profiter des compensations déployées dans le 2ème pilier, ne verront pas leurs rentes LPP baisser).

Ces améliorations bénéficieront plus que proportionnellement aux femmes, du fait de leur situation sur le marché du travail et une fois à la retraite. Le relèvement à 65 ans de l’âge de la retraite des femmes – point contestable et contesté de cette réforme – sera ainsi contrebalancé. Autre amélioration importante, la flexibilisation de la retraite : il sera possible de prendre une retraite à temps partiel en touchant une partie de sa rente – et en continuant de cotiser pour améliorer sa situation future – mais aussi d’anticiper sa retraite dès 62 ans, en subissant une réduction moindre de sa rente AVS. Les femmes qui gagnent jusqu’à 40'000 francs par an pourront ainsi, avec le supplément prévu, continuer de prendre leur retraite à 64 ans sans réduction de rentes par rapport au droit en vigueur. 

En ce qui concerne le financement, l’augmentation de la TVA de 0.6% – dont un transfert du 0.3 point de pourcentage affecté à l’AI jusqu’à la fin 2017 – garantit des finances saines à l’AVS pour les prochaines années. Le supplément sur les nouvelles rentes sera quant à lui financé par celles et ceux qui en bénéficieront, à savoir les futur·e·s retraité·e·s, par le biais d’un relèvement modeste des cotisations employé·e·s- employeurs. 

J’espère que vous le voyez comme moi : ce « paquet Berset » - qui, dans sa mouture définitive, n’a plus grand-chose à voir avec le projet initial des services du conseiller fédéral éponyme -, est très différent des précédentes tentatives de réforme de nos retraites, que le peuple ou le parlement avaient rejetées, et à raison. Au lieu de mesures d’économies unilatérales, ce paquet-ci contient, en contrepartie, d’importantes améliorations réparties dans les deux piliers.

Et surtout, en garantissant l’avenir de notre prévoyance vieillesse dans l’intérêt des retraité·e·s actuel·le·s ou futur·e·s, il propose des solutions au lieu d’ouvrir la voie au pire. Car en cas d’échec de cette réforme, les caisses de pension devraient puiser dans les réserves constituées par les jeunes assuré·e·s pour pouvoir financer les rentes de la prévoyance professionnelle obligatoire. En outre, l’AVS serait conduite à un sous-financement patent, rouvrant la porte à la retraite à 67 ans. On sait en effet que les réformes menées en situation de chiffres rouges foncés mènent à des baisses de prestations sans aucune contrepartie – suivez mon regard vers l’AI… -.

Bref, dans le contexte politique actuel et vu l’urgence d’une réforme, ce paquet est le meilleur cadeau possible pour les travailleuses et travailleurs de ce pays. Il faudra nous en souvenir au moment de voter fin septembre. Et espérons qu’en brisant le tabou de la hausse des rentes AVS, cette réforme ouvre la porte à des augmentations futures, pour que chacune et chacun, en Suisse, puisse vivre une retraite digne. C’est avec ce vœu que je vous souhaite bonne Fête à toutes et à tous !