Merci de rendre l'avenir possible!
Je vous remercie de tout cœur de m’associer une nouvelle fois à la remise du Prix « Femme exilée, Femme engagée », à l’occasion de son dixième anniversaire. Chacun de vos parcours de vie, Mesdames les lauréates, est marqué d’une force exceptionnelle, celle qui vous a permis et vous permet encore de donner plus loin ce que vous n’avez pas toujours reçu vous-même. « Migrantes en mouvement », c’est un mouvement sans cesse renouvelé vers l’autre que vous accomplissez.
Plusieurs d’entre vous, je crois, ont connu la prison, ou ont vu leurs proches emprisonnés, voire exécutés. Mais, loin de vous replier sur votre douleur, vous avez su faire succéder à l’isolement de la prison et à son processus destructeur de l’intimité de l’être un véritable élan vers l’autre, un véritable élan de vie. Vous avez su transformer les liens qui asservissent en liens qui relient. Le pouvoir politique dictatorial, le pouvoir que les hommes exercent sur les femmes à grands coups de violences et d’inégalités n’ont pas eu raison de votre résistance, de votre courage et de votre foi en la vie. Les souffrances de la répression, de la prison ou de la torture, puis celles de l’exil, des discriminations et de la précarité ne vous ont pas conduites à l’aigreur.
Loin de vous emmurer dans une réaction hostile, vous vous êtes ouvertes aux rencontres. Vous êtes sorties de l’ombre –si tant est qu’on puisse en sortir-, et vous êtes devenues lumières pour les autres. Vous avez brisé les chaînes du malheur, pour recréer une chaîne de solidarité en vous engageant, par exemple, auprès des personnes handicapées, des personnes migrantes « sans statut légal » et en situation d’extrême précarité, des requérantes et requérants d’asile, des personnes âgées, des enfants de la rue, des femmes victimes de violences, et d’autres parmi les plus vulnérables de notre société. Plusieurs d’entre vous donnez aussi en prenant la plume, et faites de vos maux m-a-u-x des mots m-o-t-s, accessibles à toutes et à tous, un partage d’expériences à travers vos livres, vos blogs, vos articles ou vos écrits académiques.
Cette conquête de vous-même, de votre liberté et de votre dignité à travers l’ouverture aux autres est un modèle que j’admire profondément, et qui me donne espoir et force dans mon engagement politique. Car, j’en suis convaincue, il nous faut prendre soin de ce qui nous relie, et construire un Etat capable de se porter garant de la place laissée à chacune, à chacun, dans un esprit d’ouverture, de justice sociale et d’égalité.
Votre exemple, Mesdames, est particulièrement bénéfique à la Suisse, où les partis populistes ont beau jeu d’exploiter les douleurs pour les muer non en générosité, mais en peurs, pour construire des remparts entre diverses catégories de la population –qu’ils inventent pour l’occasion-, pour désigner les maillons faibles qui devraient, selon eux, être exclus du jeu.
Vous êtes, tout au contraire, des maillons forts, ou plutôt des maillons « fortes » de cette chaîne qui nous relie toutes et tous, dans notre humanité commune. Une chaîne solidaire et révolutionnaire, puisque ce n’est qu’en s’engageant comme vous le faites, ensemble et très concrètement, que nous pourrons peu à peu façonner un autre monde. Oui, les femmes peuvent changer l’Homme, avec un grand H ! Les deux pionnières suisses et militantes féministes que sont Mesdames Ruth Dreifuss et Simone Chapuis-Bischof, lauréates d’un prix spécial, le prouvent par leur exemple.
Comme l’a écrit Antoine de Saint-Exupéry, « pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le rêver, mais de le rendre possible. » A vous, Mesdames les lauréates et à vous, Madame Alba Viotto, fondatrice de ce Prix, bravo de donner vie au rêve, et merci de rendre possible l’avenir d’une Suisse solidaire !