L'unité du statut d'être humain, la diversité des manières d'être humain

Jeudi 02 Septembre 2010
Thématiques: 
Type d'activité: 
discours/exposé
Source: 
SOS Femmes

Je vous remercie de tout cœur de m’associer à cette soirée d’anniversaire. A 70 ans, SOS Femmes atteint un âge plus que respectable. L’âge d’une femme mûre, dont le visage est composé, en filigrane, de ceux de toutes les femmes qui ont fait et qui font encore l’association, militantes, professionnelles, consultantes et stagiaires. Quel chemin accompli depuis le «Cartel genevois d’Hygiène sociale et morale», présidé par la célèbre suffragiste genevoise Emilie Gourd!

Cette appellation quelque peu désuète nous montre combien le vocabulaire, et le contexte de vie qu’il reflète, ont évolué depuis 1940. Mais le cœur de la mission de SOS Femmes reste, au fond, le même. Il s’agit, aujourd’hui comme hier, de favoriser l’insertion sociale et professionnelle des femmes marginalisées ou chahutées par la vie et, ce faisant, de leur donner ou de leur redonner les clés, concrètes et tangibles, de leur autonomie. Car, aujourd’hui comme hier, l’exclusion ne doit pas être une fatalité! Certes, l’exclusion est, malheureusement, un phénomène aussi ancien que l’humanité elle-même,  puisqu’il suffit qu’un groupe existe pour qu’il produise, au fil du temps, des marginaux et des exclus. Ce n’est toutefois pas une raison pour accepter sans rien faire l’exclusion subie, qui est le fait de rapports de force le plus souvent motivés par la recherche du profit maximum.

Aujourd’hui, plus qu’hier, cette exclusion prend le visage d’une pauvreté croissante des femmes et de leurs enfants. Sous la pression du néolibéralisme et de la sacro-sainte concurrence, le monde du travail, qui était jadis source de stabilité, se mue souvent en instrument d’exclusion, pour les femmes en particulier. Plus particulièrement encore pour les femmes migrantes qui, outre le choc de l’exil, doivent faire face à d’énormes difficultés d’intégration professionnelle.

Trop souvent, en effet, les lacunes ou la non-reconnaissance de leur formation prétéritent leurs chances d’emploi, sur un marché du travail marqué par l’hyper-qualification. Ce n’est donc pas un hasard si les deux tiers des consultantes de SOS Femmes sont d’origine étrangère. En 2009, près de la moitié des consultantes n’ont pas dépassé la scolarité obligatoire, et près d’une sur six n’a même jamais fréquenté l’école! D’autres ont acquis une formation ou une expérience professionnelle dans leur pays d’origine, mais ont toutes les peines du monde à les faire valider.

Dans une civilisation qui, plus que jamais, repose sur la culture, la connaissance et le savoir, la formation est la clé: l’acquisition et le développement de savoirs et de compétences tout au long de la vie deviennent indispensables. Aujourd’hui, pour reprendre les mots de l’écrivain et peintre français d’origine russe Wladimir Wolf Gozin, «cesser d’apprendre, c’est cesser de vivre.» Dans ce contexte, la reconnaissance de l’expérience acquise hors cursus officiel et hors de la Suisse joue un rôle essentiel.

Accompagner ces femmes est un processus au long cours: il faut du temps pour créer une relation de proximité, pour que la femme reprenne confiance en ses capacités. Du temps pour qu’elle apprenne à connaître ses droits, ses devoirs et ses possibilités. Du temps, enfin, pour qu’elle traduise dans le concret un projet de formation qui mobilise ses ressources et qui corresponde à ses talents. SOS Femmes est justement là pour écouter, informer, aiguiller ces femmes, bref, pour leur donner du temps dans notre monde si pressé. Et pour qu’en se formant, en obtenant des équivalences, en améliorant leur français, les femmes migrantes puissent bénéficier concrètement, autant que faire se peut, des mêmes chances que les autres.

Cette mission de SOS Femmes rejoint l’engagement de toutes celles et de tous ceux qui s’investissent pour une véritable intégration des personnes migrantes, pour que celles-ci aient la possibilité réelle de subvenir à leurs besoins en se formant et en travaillant. Car comment reprocher aux «étrangers» -puisque c’est ainsi qu’on les nomme- d’abuser de l’aide sociale ou de travailler au noir si on ne leur donne pas les moyens de faire autrement? Récemment ancré dans la Loi fédérale sur les étrangers, le concept d’«intégration» est un peu le «mot à la mode», ce qui peut devenir dangereux. Ce terme ne doit surtout pas servir d’alibi, ni rester une coquille vide, ni, encore pire, devenir synonyme d’assimilation totale, méritoire et forcée! Processus dynamique, «page en train de s’écrire» selon Amin Maalouf, l’intégration est un processus réciproque aussi, et réciproquement enrichissant.

Plus largement, l’engagement de SOS Femmes rejoint le travail de toutes celles et de tous ceux qui, en Suisse comme ailleurs, adoptent une logique de cohésion plutôt que d’exclusion. Et cette logique de cohésion concerne aussi bien les femmes migrantes, que je viens d’évoquer plus spécifiquement, que les femmes d’ici qui, comme vous le dites vous-mêmes, « vivent une rupture, une exclusion ou qui souhaitent quitter le domaine de la prostitution». Oui, je suis convaincue que notre société est capable d’intégrer chacune et chacun, avec ses forces et ses faiblesses. D’ailleurs «faiblesse» peut rimer avec «richesse», ce que notre société de performance et de gagnants nous a certainement désappris!

La dignité humaine n’est pas fractionnable, elle est une et indivisible. Les êtres humains, hommes, femmes ou enfants, d’ici ou d’ailleurs, doivent toutes et tous pouvoir trouver leur place au sein de notre communauté. Et c’est en nous unissant pour défendre les droits de toutes les catégories de la population que nous parviendrons à lutter, de manière efficace, contre l’exclusion, contre toutes les exclusions, à tous les niveaux, dans nos lieux de travail, dans nos lieux de vie, dans notre engagement associatif, politique et, tout simplement, humain.

Depuis 70 ans, SOS Femmes participe concrètement et infatigablement à cet objectifnécessaire: faire reconnaître l’unité du statut d’être humain, en même temps que la diversité des manières d’être humain. Cette «unité dans la diversité» a d’ailleurs fondé la Suisse, et elle continue de faire sa richesse. C’est écrit dans le préambule de la Constitution fédérale, nous devons être «déterminés à vivre ensemble <nos> diversités dans le respect de l’autre et l’équité».

Votre engagement en faveur de l’intégration des femmes migrantes et de toutes les femmes au parcours cabossé nous rappelle que «l’avenir de l’autre est le mien», et que «la femme est l’avenir de l’homme». Pour cela, je vous dis bravo, merci, et vous souhaite un excellent anniversaire!