Le lien permet la liberté
Je vous remercie de tout cœur de m’associer, en tant que marraine, à cette journée sur l’attachement. Je regrette bien évidemment de ne pouvoir y participer, en raison d’un voyage parlementaire prévu de longue date. Je suis honorée de pouvoir tout de même ouvrir cette journée consacrée aux liens, car c’est un thème qui me touche dans toutes les facettes de ma vie.
D’abord, et bien évidemment, en tant que mère de quatre enfants, et grand-mère d’autant de petits-enfants. En tant que mère, j’ai eu la chance de pouvoir partager ma vie avec mon compagnon, ma vie dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire aussi les tâches ménagères et l’éducation des enfants. Cette organisation ne s’est pas mise en place dès le départ, ni sans quelques difficultés, mais elle nous a permis de tisser au quotidien des liens entre nos enfants et chacun de leurs parents, des liens qui, je l’espère, les ont aidés et les aideront encore à prendre leur envol en confiance, à déployer leurs ailes dans ce qu’elles ont d’unique, à essaimer plus loin un peu de cette tendresse.
En tant que grand-mère, au-delà du lien -différent car moins journalier- que je partage avec mes petits-enfants, j’observe à quel point le fait que parents et enfants «fassent ensemble» -des activités, des projets, voire même pas grand-chose- contribue à l’épanouissement des enfants. Là non plus, bien sûr, tout n’est pas rose: la vie est faite de turbulences, et notre société ne facilite pas, ou pas suffisamment, la tâche des parents. D’où la nécessité de s’engager en tant que professionnel-le-s pour soutenir les parents, et en tant qu’hommes ou femmes politiques pour modeler la société.
Ce qui m’amène à mon activité de sage-femme et, depuis l’an dernier, de présidente de la Fédération suisse des sages-femmes. Depuis le début de ma formation, il y a plus de vingt ans, j’ai accompagné plusieurs centaines de parents et de nouveaux-nés dans ce moment exceptionnel qu’est la naissance. Si ce moment est, le plus souvent, chargé d’émerveillement, le lien n’est pas toujours donné d’avance, ni évident, ni tout tracé. J’ai vu, par exemple, des enfants naître «non désirés», et d’autres naître différents de ce qu’on avait imaginé. Mais quelle émotion d’observer, la plupart du temps, la capacité des parents d’avancer sur le chemin de la vie et de s’éveiller à la relation!
Au-delà de ces situations difficiles, au-delà aussi du bouleversement que représente toujours une naissance, notre société offre des conditions difficiles à l’ensemble des parents et des familles. Dans un monde de concurrence, de rapidité et de mobilité, où le lien est souvent «hypertexte», le langage «html» et la relation virtuelle, mais où les familles nucléaires sont, de fait, souvent coupées de leur milieu d’origine -sans même parler des femmes migrantes-, et où les parents doivent jongler entre profession et famille, la fatigue le dispute souvent à la joie lors de l’arrivée d’un bébé. Dans ces conditions, les sages-femmes, comme d’autres professionnel-le-s de la santé et du social, ont un rôle clé à jouer pour, au-delà des actes médicaux, accompagner les parents, renforcer leurs compétences, les aider à s’aider et à aider leurs enfants.
Car les enfants sont pour moi l’expression d’un potentiel de développement extraordinaire, pour peu qu’on le laisse se réaliser. Notre société se doit donc de les protéger, afin de leur permettre de tenir leurs promesses. C’est dans cet esprit que je m’engage dans mon activité politique. Pour moi, il s’agit de créer des conditions favorables aux familles, à l’émergence, au déploiement, à la consolidation des liens entre parents et enfants. Notamment, et ce n’est qu’un exemple, en permettant concrètement aux parents d’être présents auprès de leurs enfants à la naissance. A ce sujet, il est essentiel que les pères aient la possibilité de nouer dès le départ un lien profond avec leur enfant. Ce lien se tisse dans le concret, il se tricote dans les brassières, il est fait du parfum des bains comme des odeurs de couches, il s’approfondit dans chaque câlin et même dans chaque nuit blanche. C’est au quotidien que le père et l’enfant posent les bases d’une relation de qualité, une relation qui durera toute la vie. Comme l’écrit Boris Cyrulnik, «l’amour est une surprise qui nous arrache à l’insipide, l’attachement est un lien qui se tisse au quotidien.» Pour l’attachement père-enfant, les premiers temps après la naissance sont particulièrement cruciaux. Il est tout aussi important que les pères puissent soutenir leur compagne après l’accouchement, sur le plan tant affectif que logistique. Pour toutes ces raisons, je continue, avec mes collègues, d’œuvrer pour l’instauration d’un véritable congé paternité pour tous les pères, dans toute la Suisse. Pour les mères aussi, les congés doivent être mieux taillés, notamment en cas d’hospitalisation de leur nouveau-né. A cet égard, un signe positif: le Conseil des Etats vient d’accepter un postulat que j’ai déposé pour demander au Conseil fédéral d’étudier les possibilités que les mères concernées puissent toucher leur salaire en cas de report des prestations de maternité.
Au-delà de la politique familiale, la politique tout entière doit tendre vers ce but: permettre à chacun et à chacune d’entre nous de se développer et de s’intégrer à la communauté humaine dans laquelle nous vivons. Au lieu de catégoriser les gens et de les jouer les uns contre les autres -par exemple, les personnes au chômage contre celles qui travaillent, les riches contre les moins riches, les hommes contre les femmes, les migrantes et les migrants contre les Suisses-, nous devons recréer du lien social, chercher ce qui nous relie, et former communauté, bien sûr dans la diversité et le respect des minorités. Or, ce lien social n’est possible que si les individus ont tissé des liens affectifs qui leur donnent la liberté de devenir eux-mêmes, et la capacité de s’ouvrir aux autres pour mettre en commun leurs talents. Dans ce sens-là, le lien permet la liberté.