La foi en la vie actuelle
S’il est vrai qu’il faut « rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César » (Matthieu, XXII, 21), la séparation des pouvoirs n’implique pas le cloisonnement des convictions : la foi en la vie éternelle est contagieuse et pousse à s’engager, ici et maintenant, pour construire un monde meilleur.
C’est vrai, il faut se méfier du « pouvoir pour le pouvoir ». Ainsi, dans le Magnificat (Luc 1, 47-56), il est dit que le Tout Puissant «a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides». La soif de pouvoir, première des trois pulsions « du monde » (1ère épître de Jean (2,16)), conduit à trop de guerres et de luttes fratricides, comme celle, originelle, entre Abel et Caïn. Autre certitude, la séparation entre pouvoirs religieux et politique permet de protéger la liberté de religion et de prévenir les intégrismes.
Nous sommes les mains du Christ
Au-delà de ces mises en garde, l’espérance et la foi en la vie éternelle n’impliquent pas une attitude de passivité béate durant notre passage sur terre. Au contraire, la foi est un moteur d’action au quotidien: car Dieu fait avec nous, il s’est même fait nôtre à travers son fils Jésus Christ. Dieu, comme nous avons besoin de Lui, a besoin de nous pour rayonner sur terre. Cette réciprocité nous confère la responsabilité de nous engager politiquement (une conviction au cœur des théologies de la libération) ou du moins en tant que citoyen-ne-s. Comme nous le dit Sainte Thérèse d’Avila : «Vous êtes les yeux à travers lesquels doit regarder la compassion du Christ à l’égard du monde. Vous êtes les pieds avec lesquels Il doit aller en faisant le bien. Vous êtes les mains avec lesquelles Il doit bénir les hommes d’aujourd’hui»[1]. L’histoire est du reste parsemée d’exemples d’engagements citoyens fructueux liés à la foi chrétienne, comme celui de Martin Luther King ou, en Suisse, de diverses ONG (AdC, PPP, EP, COTMEC, etc.).
Se lever et marcher
Dans la société d’aujourd’hui, cet engagement citoyen permet de passer de la consommation passive à la citoyenneté agissante, de « se lever et marcher ». En Suisse, le pouvoir citoyen réside bien sûr dans les droits politiques (droit de vote et d’éligibilité) et dans la participation, relativement directe via les droits de référendum et d’initiative populaire, à la création de lois qui peuvent transformer la société. Au-delà du domaine politique au sens strict, ce pouvoir citoyen se niche aussi bien dans les comportements individuels au quotidien (comme le tri des déchets, le choix d’une mobilité durable ou la pratique d’une consommation équitable) que dans l’action collective (au sein de paroisses, d’associations ou de partis politiques).
Quel engagement citoyen ?
S’il n’existe pas de « parti de la foi », il est un socle de valeurs chrétiennes (voire communes à d’autres religions) qui donnent une certaine orientation à l’engagement citoyen et politique. Par exemple[2], la primauté de la personne humaine (plutôt que des angoisses des marchés), car Dieu est présent en chacun-e de nous. D’où le rôle dévolu à l’Etat de garantir les droits humains fondamentaux ainsi que les droits sociaux. Autre valeur clé : la dimension sociale de l’individu, qui est appelé à la solidarité avec les autres, notamment dans les phases difficiles de la vie. Une attention particulière aux petits, aux pauvres, aux exclus et aux plus honnis est prêchée dans la Bible (des petits enfants à la femme adultère, en passant par les lépreux, les Samaritains ou le Publicain). D’où l’importance de mettre en place des systèmes de sécurité sociale et de santé solides et solidaires, et de renforcer la coopération internationale. Au centre de l’Ancien Testament, la recherche de la justice est également fondamentale. Elle implique de lutter contre les inégalités (socio-économiques, de sexe et les discriminations) entre les êtres humains, tous créés à l’image de Dieu. Enfin, le respect de la création exige d’avoir à cœur la protection de l’environnement.
Quelques exemples
Dans mon engagement politique, la foi joue un rôle déterminant dans plusieurs dossiers concrets. C’est notamment le cas dans mon action pour une politique d’immigration orientée vers l’accueil et l’intégration. J’ai ainsi renoncé à présider la commission des institutions politiques du Conseil des Etats, me voyant mal défendre les positions très dures de sa majorité. Dans son sens étymologique, la religion est «ce qui nous relie les un-e-s aux autres». Et la Bible présente l’accueil de l’étranger comme un impératif. Autrement dit, le Seigneur est aussi le berger des moutons noirs… Je me suis par ailleurs engagée contre l’extension de l’ouverture des magasins, votée par 56% du peuple genevois le 28 novembre 2010. Le quatrième commandement («respecter le jour du Sabbat»), une injonction commune à tous les grands monothéismes, offre un nécessaire répit dans une société qui passe la plupart de son temps à courir après l’argent. La promotion de la paix, en résonance avec la non-violence active incarnée par Jésus, est un autre de mes objectifs. C’est dans ce but que je m’engage contre l’achat de nouveaux avions de combat et pour l’interdiction complète du financement par notre pays des bombes à sous-munitions.
La foi, clé de contact de l’engagement politique, en est aussi le carburant : elle me donne la force de continuer, malgré les décisions adverses de la majorité et les signaux négatifs mis en exergue par les médias. Notre monde n’est ni tout noir ni tout blanc, n’en déplaise aux intégristes religieux et extrémistes politiques. Non, notre monde, à l’image de chacune et chacun de nous, est un tissu de paradoxes, le reflet de nos humaines limites et de nos lumineux possibles. La foi me donne la force de débusquer les signes d’espérance et nourrit ma conviction d’appartenir à une humanité indivisible. Ce faisant, elle me pousse à continuer d’agir pour une société plus soudée, où chacune et chacun ait sa place.
[1] Vous êtes les mains du Christ, cité dans Les grands textes spirituels du monde entier, Fides, 1997, p.126.
[2] Certains de ces exemples sont empruntés à Louis Schweitzer, théologien et pasteur français, ainsi qu’à Joseph Deiss.