Des mères victimes de "dés-intégration"
L’exclusion des femmes migrantes conduit à cette double peine : au moment de donner la vie, les mères immigrées en Suisse subissent de graves inégalités de santé. La faute aux lacunes de la politique suisse d’intégration.
En Suisse, certaines femmes et leurs nouveau-nés meurent plus que d’autres. Les professeur-e-s Paola Bollini et Philippe Wanner ont démontré, en 2006[1] et dans une récente analyse, l’existence d’importantes inégalités en matière de santé reproductive. Ainsi, comparée à celle des Suissesses, la mortalité maternelle est quatre fois plus élevée parmi les femmes migrantes. Le risque de dépression post-partum est lui aussi accru. Et le recours aux césariennes, qui comporte toujours des risques pour la mère et l’enfant, est plus fréquent chez les femmes non européennes. Leurs bébés sont aussi concernés : le risque de mortalité néonatale, de morbidité et de faible poids à la naissance est de 40% supérieur au sein des grandes communautés de migrant-e-s.
Les auteur-e-s l’ont montré par comparaison européenne : ces inégalités découlent de la faiblesse de la politique suisse d’intégration. Ainsi, une large partie des 20'000 femmes migrantes qui sont enceintes en Suisse sont sous stress pendant leur grossesse, par peur de perdre leur emploi ou encore d’être expulsées. La pénibilité de leur travail est souvent importante. En outre, leur accès aux soins est prétérité par leur isolement social et leurs difficultés de communication linguistique avec les professionnel-le-s de la santé. Sans parler de la peur d’être dénoncées des femmes en situation irrégulière, en particulier dans les cantons alémaniques.
Outre l’amélioration de la protection de toutes les femmes enceintes sur le marché du travail, certaines mesures doivent être sérieusement envisagées pour les femmes migrantes. Par exemple, l’introduction d’un statut de séjour prolongé pour les femmes enceintes en situation illégale. Ou encore la généralisation de la présence d’interprètes remboursés par les caisses-maladie lors des consultations de grossesse.
C’est ce que j’ai demandé au Conseil fédéral en décembre 2010, par le biais d’une interpellation parlementaire[2]. Sa volonté de prendre des mesures efficaces demeure hélas bien timide. Au plan fédéral, la nouvelle Loi sur la prévention ne prévoit aucune mesure spécifique à cette problématique. Et les mesures appliquées dans le cadre du programme Migration et santé sont insuffisantes, voire inadaptées : l’outil d’information internet (via le site « migesplus ») est-il vraiment adapté au public concerné, dont une grande part a une connaissance et un accès limités à ce type de technologies ? Et, quand on sait les difficultés socio-économiques de cette frange de la population, est-il judicieux de mettre en place un service téléphonique d’interprétariat médical… payant ?
Heureusement, certaines initiatives locales, et notamment associatives, pallient en partie ces lacunes. Dans le canton de Genève, qui compte 40% de population étrangère, l’Arcade des sages-femmes et Appartenances-Genève ont lancé conjointement il y a cinq ans le projet « Enceinte à Genève ». Son but : permettre aux femmes migrantes non francophones de participer à des groupes d’informations et d’échanges sur la grossesse, l’accouchement et la parentalité.
Au niveau national aussi, les choses doivent bouger ! Le soupçon d’abus doit faire place à la reconnaissance de la contribution des communautés migrantes. L’exclusion doit faire place au sentiment d’appartenance commune. Les inégalités doivent faire place à l’équité et la justice, dans le domaine de la santé comme dans toute la société. C’est cette Suisse humaine, solidaire et unie dans la diversité pour laquelle je m’engage à Berne.
[1] Bollini P., Wanner P. Santé reproductive des collectivités migrantes. Disparité de risques et possibilités d’intervention. Rapport final pour l’Office fédéral de la santé publique, Berne, 2006.
[2] Des nouveaux-nés victimes de désintégration. Interpellation Maury Pasquier 10.4036, déposée le 16.12.10.