Au-delà du trottoir, un carrefour

La parution du livre posthume de Grisélidis Réal et la réédition de son portrait par Jean-Luc Hennig apportent deux pierres d’un coup au béton du trottoir. Le « trottoir », couramment dit, c’est celui arpenté par les personnes qui exercent le travail du sexe. En donnant la parole à celle qui revendiquait son métier de prostituée, ces deux livres contribuent à rendre toutes ces personnes visibles, audibles et tout simplement humaines. Elles qui sont en pleine rue et pourtant ignorées. Elles qui font le plus vieux métier du monde mais aussi le plus tabou. Elles qui travaillent au cœur, au corps de notre société, dans un secteur économique légal, mais qui sont jugées et exclues.
Certes, la sexualité s’est libérée depuis les « seventies », et on parle de prostitution. Mais encore faut-il voir comment : la plupart du temps, le discours est extérieur, réprobateur, stigmatisant. Ces deux livres donnent à voir que nous marchons toutes et tous sur les mêmes trottoirs. A travers la voix de Grisélidis Réal -ouvreuse de voie s’il en est- ils montrent, au-delà des clichés, ce qui nous ressemble et nous rassemble toutes et tous, dans l’éclat de nos différences : la même étoffe humaine, les mêmes désirs, les mêmes besoins.
Au-delà du trottoir, ces livres sont donc un carrefour, un point de rencontre entre les êtres. Cet esprit de rencontre, d’ouverture et d’accueil de l’autre tel qu’il est, telle qu’elle est, fait cruellement défaut à la Suisse d’aujourd’hui. Le repli, le soupçon et l’exclusion l’emportent trop souvent sur le liant social, attisés par des forces politiques populistes et polémistes. C’est pourquoi nous avons besoin de mouvements comme Aspasie, qui nous mettent en chemin vers une société plus solidaire, où chacune et chacun ait sa place. En promouvant la reconnaissance des personnes qui exercent le travail du sexe, l’association favorise leur accès aux droits fondamentaux. Elle réduit les risques d’exploitation, d’abus et de violences. En tant que membre d’honneur, je soutiens cette mission, qui correspond pleinement à mes convictions de politicienne engagée pour une société plus juste, mais aussi de féministe et de sage-femme impliquée depuis longtemps dans la promotion de la santé sexuelle et reproductive.
Ancrée dans la rue, Aspasie a donc un rôle et une place dans la cité. Elle participe à faire de Genève une ville plus unie, plus sereine. Elle s’en va à la rencontre des personnes concernées par son action, notamment avec ses bus Boulevards. Un nom qu’elle partage avec la librairie du Boulevard. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard : cette librairie a, elle aussi, pignon sur rue. Bien plus qu’un magasin de livres, elle est, elle aussi, un lieu de rencontres. Bien différente d’une entreprise classique, elle fonctionne, elle aussi, en mode collectif. Elle fait se rencontrer les êtres et les lettres, donnant au livre toute sa dimension sociale. En tant que politicienne engagée pour le soutien à la culture qui nous rassemble, je dis « vive ce beau travail ! ».
La rue est à vous, à nous, à tout le monde. L’avenir de la cité, du canton et du pays aussi. Faisons plus que nous croiser et courir en tous sens : rencontrons-nous, engageons-nous, lisons, parlons, vivons ! Grisélidis Réal, qui a mêlé, en une vie intense, l’écriture au combat pour la reconnaissance de la prostitution, nous montre par son exemple que des chemins divers, mais toujours partagés avec d’autres, qu’ils soient artistiques ou politiques, associatifs ou amicaux, mènent à une même destination. Une destination qui peut s’appeler justice, amour ou vérité.